Dans le flot continu de nos vies accélérées, prendre le temps d’observer en devient presque un luxe. Pourtant, c’est souvent dans cette lenteur que le monde révèle ses plus subtiles métamorphoses. Ainsi, à la fin du mois de juin, le temps changeait. Le ciel lourd semblait s’abaisser, et les températures augmentaient. J’ai vu l’hivernage arriver. J’ai mis mon cœur en éventail pour mieux sentir le souffle de la nuit tombée. La douceur du bruit de la pluie invite au calme du sommeil. Les gouttes sur les toits en zinc et les toitures de pailles deviennent des somnifères merveilleux. Au réveil, les embruns s’invitaient sur le bas des fenêtres. Aussi joyeux qu’une veille de Tabaski, j’étais heureux de retrouver cette saison.
À la fin du mois de juillet, j’ai encore regardé : le ciel s’assombrissait, encore plus souvent. L’hivernage était déterminé à prendre ses aises et habitudes. J’ai vu la chaleur torride d’un soleil facétieux ; j’ai vu la fraîcheur éphémère des averses. C’est un pas de deux que seule la nature sait chorégraphier, capable de transformer une journée sans pour autant tout emporter. La saison est propice aux bourrasques de vent, celles qui font valser le linge étalé en terrasse. Malgré les journées qui s’allongeaient, les nuits semblaient tomber plus vite. J’ai vu des princesses d’un soir aux corps agiles, dans des poses suggestives. C’est le temps des « fourreul », ces animations qui titillent les hormones. Sous un coup de vent, j’ai vu les corps se transformer comme les sculptures d’Ousmane Sow. Un art qui m’inspire autant que les textes de Grand Corps Malade. Pas loin des maisons, les « Pa allemands » chantaient la palinodie de la bienséance aux jeunes filles en fleur. J’ai aimé marcher dehors même quand la maison n’est pas proche. À tous ceux qui voulaient être moussés, la pluie finit par les rincer. C’est la saison des amours, celle de l’Amour tout court.
Le temps d’un instant, j’ai aimé retrouver une adolescence comme un anniversaire fêté à la fin du mois d’août. Ce temps où j’ai aimé marcher dans les flaques, un jour d’inondations. Les lumières des bougies s’y reflétaient une nuit de coupure de courant ; ces incommodités, je n’ai pas oublié ces incivilités. Le temps devient furtif comme une luciole en pleine brousse. J’ai vu la nature changer comme les couleurs de l’arc-en-ciel. C’est le temps des Navétanes, mais aussi celui des Lettres persanes. La lecture est alors au cœur d’un temps qui ne passe plus. Qui se fige, comme une photographie de Robert Doisneau.
J’ai vu le village. J’ai vu la terre. J’ai vu les semences. Ce n’est pas la prolongation du dernier souffle d’un condamné, le progrès n’a pas idée de cette aventure humaine. J’ai vu les corps harassés, les doutes et les espoirs. J’ai vu les jeunes pousses bourgeonner, les arbres se couvrir de feuilles. J’ai vu l’espoir dans les yeux d’un visage que l’effort a sculpté.
À la fin du mois de septembre, les couleurs de l’hivernage commencent à pâlir. Autour d’une vieille marmite, j’ai entendu des rires. Une armée de niébés affrontait une poignée de sel dans une mer d’eau bouillante. Un mets tout simple, mais au goût universel. Dans la pleine lune, la fumée des épis de mil enfournés fait le « Mbool ». Pour en goûter, nul besoin d’un bol. Peu à peu, les journées se raccourcissent, j’ai moins entendu les cris des enfants toute la journée : l’école n’est plus loin ; les plages, pleines dès le matin, retrouvent leur calme.
À la fin du mois d’octobre, l’hivernage devient un souvenir, laissant derrière lui cette étrange nostalgie des saisons qui s’en vont, avec la promesse silencieuse de leur retour. Temps, toi qui passes, toi qui te perpétues, en l’espace d’une saison, j’ai cru voir l’éternité.
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