L’affaissement d’une partie du pont de Cambérène, à la mi-mars, est venu rappeler que l’érosion côtière progresse inexorablement. À Cambérène, le paysage a changé de nature. À l’image de presque toute la Grande côte, le rivage recule, les lignes se déplacent et les repères disparaissent. Là où le sable formait une barrière, la mer impose désormais sa présence. Les vagues frappent plus près et plus fort. Au même moment, les sols cèdent, les structures s’affaissent et les traces de l’ancienne côte s’effacent peu à peu sous l’effet du ressac.De Yoff à Malika, en passant par les Parcelles, la mer avance de 1 à 1,5 mètre par an, selon la division Gestion du littoral du ministère de l’Environnement et de la Transition écologique. Mais, au-delà des chiffres, c’est une transformation continue qui est à l’oeuvre. Le changement climatique n’est plus une projection, il redessine déjà le territoire. Et pourtant, la réponse publique semble encore guidée par l’urgence plus que par la stratégie. Accompagné de la télévision nationale, le ministre des Infrastructures, Déthié Fall, s’est rendu sur les lieux quelques jours après l’incident pour annoncer la réhabilitation de l’ouvrage de Cambérène. Une réaction attendue. Mais dans un espace où la mer gagne du terrain année après année, croire que l’on peut stabiliser durablement le littoral par des interventions ponctuelles relève d’un pari fragile.
Comme le rappelait le Président Abdou Diouf, dans une formule devenue culte, on n’arrête pas la mer avec ses bras. Derrière l’image, une question de fond : où est la réponse environnementale ? Car l’érosion côtière n’est pas un simple problème d’infrastructures. C’est un phénomène global, aux implications économiques majeures. Les chiffres du ministère de l’Environnement donnent le tournis. Chaque année, le Sénégal perd entre 500 et 537 millions de dollars, soit environ 3,3 % de son Pib, du fait de la dégradation du littoral. À cela s’ajoutent près de 230 millions de dollars de pertes directes liées aux inondations côtières. À l’horizon 2080, le coût cumulé pourrait atteindre 1. 550 milliards de FCfa.
Ces données traduisent une réalité : le littoral sénégalais est sous pression, et avec lui une part essentielle de l’économie nationale. Face à cela, l’intervention ne peut plus être fragmentée. Il y a quelques semaines, le président de la République Bassirou Diomaye Faye a demandé une cartographie des zones vulnérables à l’érosion côtière. Cela va offrir aujourd’hui une lecture claire des vulnérabilités. Dakar, Saint-Louis, la Petite Côte… autant d’espaces où la pression climatique et la densité des activités imposent des choix rigoureux. Construire, protéger, relocaliser : chaque décision doit désormais intégrer le risque. C’est tout le sens du basculement en cours vers une approche intégrée du littoral.
Des projets sont engagés à Saint-Louis, sur le corridor Hann–Bel Air–Yéne, à Palmarin-Djiffer, Kafountine ou dans les îles du Saloum. Mais, au-delà des ouvrages, c’est une nouvelle doctrine qui s’impose progressivement. Il faut combiner infrastructures de protection, solutions fondées sur la nature, restauration des mangroves, gestion des sédiments et coordination institutionnelle renforcée, notamment à travers la future Autorité nationale de gestion intégrée du littoral. Car il ne s’agit plus seulement de contenir la mer, mais de repenser notre manière d’habiter le littoral. Cambérène n’est pas un accident, c’est un point de bascule. Le point où l’on comprend que réparer ne suffit plus. Le point où l’on mesure que l’inaction coûte plus cher que l’anticipation. Le point, enfin, où une évidence s’impose : la mer avance plus vite que les décisions.
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