C’est un phénomène que l’on croyait disparu, mais le « vol de sexe » appelé « Koro » vient de refaire surface à la Médina, le lundi 16 mars. Un travailleur a publiquement accusé un individu d’avoir mystérieusement fait disparaître ses organes génitaux. La nouvelle s’est propagée comme une traînée de poudre, attirant instantanément une foule de curieux et de passants. Le suspect, vêtu d’un caftan marron et d’un bonnet blanc, a farouchement nié les faits. Mais ses dénégations n’ont pas suffi à calmer les esprits. Des jeunes, armés de bâtons, s’apprêtaient déjà à lui faire sa fête. Il n’a dû son salut qu’à l’intervention pleine de sagesse de quelques notables et personnes âgées présents sur les lieux. Escorté par deux témoins, il a finalement été conduit à la police, non sans avoir reçu une salve de coups avant le départ de la moto. Pendant ce temps, la victime présumée, désappointée, était restée prostrée, persuadée d’avoir perdu son attribut viril.
Cet incident survient dans un climat social déjà tendu, marqué par les débats actuels autour de l’homosexualité. Par le passé, le phénomène de « vol de sexe » avait déjà plongé Dakar dans une véritable paranoïa collective. À l’époque, la suspicion était telle que beaucoup hésitaient à serrer la main d’un inconnu, craignant d’être la cible de pratiques occultes malveillantes. Scientifiquement apparenté au syndrome de « Koro », ce phénomène demeure une rumeur persistante au Sénégal, particulièrement à Dakar. Il repose sur des accusations irrationnelles : certains hommes affirment avoir perdu mystiquement leur virilité après un simple contact physique, souvent une poignée de main, avec un inconnu. Ce fait psychosomatique, alimenté par des croyances occultes et une peur viscérale, peut engendrer des conséquences dramatiques. L’absence totale de preuves n’empêche pourtant pas la désignation immédiate d’un coupable, livrant souvent des innocents à la furie de la foule. Les lynchages qui en découlent sont parfois d’une violence extrême. En 2001, au Nigéria, une vingtaine de personnes ont été battues à mort. Au Sénégal, avant 2000, des décès ont été recensés. Plus récemment, au Tchad, en avril 2025, un homme a été lynché après avoir été accusé d’avoir « volé » les attributs de trois jeunes garçons. L’actualité récente confirme la persistance de cette hystérie collective. En octobre 2025, à Yeumbeul (Cité Asecna), des jeunes ont manifesté pour dénoncer une prétendue recrudescence de cas. Sous l’influence de la rumeur, certains habitants ont même stigmatisé les étrangers du quartier, exigeant l’expulsion de locataires jugés suspects. D’autres incidents illustrent ce danger. À Kaolack, en février 2018, un jeune homme a failli être lynché après avoir accusé un passant de lui avoir dérobé ses parties intimes à la suite d’une salutation. Seule l’intervention rapide de la police a évité le pire. Dans le milieu universitaire également, il y a deux décennies, un étudiant, après avoir simulé une disparition soudaine de son sexe, a désigné un citoyen qui a été violemment rossé par la foule. Dans cette affaire, la justice a fini par triompher : l’accusateur a été arrêté et condamné pour dénonciation calomnieuse. Ces scènes de violence aveugle rappellent cruellement la fable « Le Loup et l’Agneau » de Jean de La Fontaine. Sa morale, « La raison du plus fort est toujours la meilleure », s’applique ici tragiquement : face à la colère d’une foule chauffée par la rumeur, la vérité, la logique et l’innocence pèsent parfois bien peu. Car lorsqu’une société se laisse gouverner par la peur et la rumeur, la justice recule… et la barbarie n’est jamais loin. * « Koro » : « vol de sexe ».
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