Vous vous souvenez de « La bande à Sandrine » ? Cet épisode… que dis-je ? Cette séquence devenue culte. Macky Sall en avait d’abord livré quelques bribes en 2014, avant d’en proposer un récit plus étoffé dans son livre « Le Sénégal au cœur », publié en 2019. La même année, il y est revenu publiquement, cette fois avec davantage de détails, transformant cette anecdote estudiantine en un passage « croustillant » de son parcours personnel. L’histoire est désormais connue. En 1987, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, quatre amis que sont Macky Sall, Me Souleymane Ndéné Ndiaye, Me Leyti Ndiaye et Boubacar Koïta, partagent les bancs de la faculté et les chambres du pavillon H.
Leur amitié sera baptisée, bien des années plus tard, « la bande à Sandrine », du nom d’une jeune métisse (Cap-Verdienne, selon certaines versions) venue de Lyon dont la beauté ne laissait aucun des quatre indifférents. « Nous étions de jeunes Africains venus du Sud et, forcément, voir arriver une jolie blonde attirait l’attention. Alors nous nous sommes dit : « Camarades, restons cool. Elle ne peut pas avoir quatre petits amis, et il n’est pas question que l’un d’entre nous se mette les autres à dos parce qu’il l’aura conquise. » », avait narré Macky Sall lors du rassemblement public de 2019. Le pacte est simple : personne ne la courtisera. Puisqu’un seul pourrait l’emporter et que cela risquerait de briser l’amitié, tous renoncent. Un sacrifice individuel au nom de la cohésion du groupe. Lorsque Macky Sall révèle cette anecdote, elle provoque les rires. Mais le principal intéressé prendra soin de désamorcer toute tentative d’interprétation : « La bande à Sandrine, il n’y a rien à y voir de très profond. C’est un sujet de surface, qu’il faut traiter comme tel ». Vraiment ?
Cette histoire m’a toujours interpellé par la complexité de la question qu’elle soulève : jusqu’où faut-il renoncer à une ambition individuelle pour préserver l’équilibre du collectif ? Cette semaine, en l’absence de Coupe du monde pour animer les soirées, le cinéma est venu prendre le relais. À cet égard, j’ai revu « Un homme d’exception » (À Beautiful Mind), de Ron Howard, et une scène du film offre un intéressant contrepoint à l’histoire de « la bande à Sandrine ». Sorti en 2001, l’œuvre multi oscarisée est inspirée des travaux du mathématicien et économiste John Nash (1928 –, 2015). La scène en question montre un groupe d’étudiants (quatre là aussi) fascinés par une seule et même jeune femme blonde. Chacun comprend que s’il se précipite vers elle, les autres feront de même, chacun gênera son voisin et tous risqueront finalement de repartir bredouilles. La solution proposée n’est pourtant pas le renoncement collectif, comme avec « la bande à Sandrine ». Elle consiste à modifier la stratégie : laisser la blonde de côté et orienter son attention vers les autres jeunes femmes. Chacun poursuit ainsi son intérêt personnel sans nuire aux autres, et le groupe améliore collectivement ses chances de succès.
La leçon est résumée dans une formule devenue célèbre : « Pour obtenir le meilleur résultat, il faut que chacun agisse dans son propre intérêt et dans celui du groupe », dira John Nash, dont le personnage est joué par Russel Crowe. C’est là que « la bande à Sandrine » devient plus qu’une simple histoire amusante. Là où John Nash propose une réorientation stratégique (« un changement tactique », dirait un coach de foot) afin que chacun puisse gagner, les quatre amis de l’Ucad avaient choisi une autre voie : celle du renoncement partagé. Personne ne gagne, mais personne ne perd face à l’autre. L’amitié est préservée, au prix de l’abandon d’une possibilité individuelle.
Près de quarante ans après les faits, « la bande à Sandrine » continue de prêter à sourire, du moins pour certains. Derrière cette anecdote en apparence légère se dessine peut-être une réflexion intemporelle sur les choix que les individus et les groupes font lorsqu’ils sont confrontés à la concurrence, à la solidarité… et aux occasions qu’ils décident, ou non, de laisser passer.
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