Détricotage du multilatéralisme, retour à un impérialisme de plus en plus décomplexé… Le monde traverse actuellement une crise qui va probablement redessiner les équilibres géopolitiques et géostratégiques dans les années à venir. Alors que les velléités d’une recolonisation de l’Afrique ne sont pas à écarter vu la convoitise que suscitent ses matières premières, en particulier les terres rares, le continent semble être absent du discours sur ce que doit être le monde à venir.
Le continent manque clairement de leaders charismatiques de la trempe des Abdoulaye Wade, Thabo Mbeki ou Koffi Annan pour faire entendre sa voix à la tribune des Nations unies. La crise existentielle que traverse cette organisation ne fait que complexifier davantage la situation. Résultat ? Les intérêts de l’Afrique ne sont pas suffisamment pris en compte. À titre d’exemple, la réforme du Conseil de sécurité de l’Onu, longtemps réclamée par le continent noir pour y disposer d’un ou de deux sièges permanents, ne semble plus d’actualité. Pourtant, il fut un temps, pas si lointain, où la bien-pensance aimait citer l’Afrique comme « le continent du futur ». Il était de bon aloi pour les milieux d’affaires et les dirigeants occidentaux de s’extasier sur les performances économiques de l’Afrique, ses taux de croissance à deux chiffres, le potentiel de sa jeunesse, sans oublier ses ressources naturelles.
Le discours sur l’afro-optimisme avait le vent en poupe. Ce variant narratif qui, curieusement, se décide hors du continent se veut une vulgate réparatrice de l’afro-pessimisme qui a longtemps fait florès dans les médias occidentaux. Ce discours n’a pas en réalité beaucoup changé, mais il est moins enthousiaste depuis le choc de la Covid-19 qui a brutalement freiné l’élan du continent. On évoque toujours les minéraux critiques dont regorge le sol africain, mais les prophètes du développement sont devenus moins sûrs d’eux. Plus le désordre du monde s’accentue, plus l’idée selon laquelle l’Afrique serait « le continent de l’avenir » est sujette au doute. Certes, l’Afrique garde toujours ses atouts et peut véritablement peser sur l’échiquier mondial, mais sa voix est de moins en moins audible. Pour certains auteurs, l’afro-optimisme était appelé à subir les mêmes foudres que son aîné, l’afro-pessimisme.
« En prenant l’intention pour le fait, le prospectif pour le réel, il [l’afro-optimisme] est devenu, avec l’éclosion du numérique, un paradigme prospère qui fait le bonheur du néolibéralisme à l’affût de récits porteurs où accrocher sa quête de profit et lui donner des couleurs tropicales », écrit Elgas dans « Les bons ressentiments : Essai sur le malaise post-colonial » (Riveneuve, 2023, 219p.). Après avoir décrit l’agonie d’un continent sans avenir, les mêmes médias européens ont changé de narratif au milieu des années 2000, devenant les griots de l’envol promis. Le problème, c’est que ce discours ne s’embarrasse pas de coller à la réalité puisqu’il contribue à façonner, à peindre les contours.
À la différence de l’afro-pessimisme, devenu « la honte du discours », l’afro-optimisme n’est pas une peinture « noire » et « sombre ». En maintenant l’espoir, il devient « une prophétie possiblement autoréalisatrice », un récit enchanteur qui évite de regarder les problèmes de l’Afrique en face. Pourtant, ceux-ci sont bien réels – seul le degré diffère, mais la nature reste la même. Si l’Afrique a indéniablement réalisé des progrès ces deux dernières décennies en matière de scolarisation, de santé, d’infrastructures, les problèmes de gouvernance restent intacts. Les régimes militaires en place, notamment dans certains pays du Sahel, sont certes animés par un désir louable de reprise en main de leur destin, mais ils bâillonnent les libertés individuelles et peinent à répondre aux besoins élémentaires des populations. Si l’Afrique veut peser sur le futur ordre mondial, elle doit d’abord régler ses propres contradictions internes.
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