C’est le ramadan. Cette sainte saison mensuelle est une merveilleuse fresque de ce à quoi peut renvoyer notre génie de l’accommodation. Il est rare de voir pareil talent à redéployer les énergies, voire les pensées.
C’est à peine si nous ne nous réincarnons sous les turbans et les jellabas, regagnant une pudeur vernie et une foi musulmane à faire pâlir un ayatollah. Seulement, la ferveur retrouvée ne suit plus l’harmonie et le mouvement qui lui conféraient son charme. Nous allons nous abstenir d’un portrait au vitriol de notre pruderie présumée. Nous allons plutôt nous intéresser à la manière dont les convergences de nos ordres séculaires se délitent au gré d’un révisionnisme ambiant. Il est vrai que l’on a toujours connu des tendances. Entre foyers confrériques ou chapelles sunnites et wahhabites, la scission s’arrêtait pratiquement à savoir qui avait aperçu le premier la lune, à la date de la Nuit du Destin ou se remarquait à travers des mosquées labellisées. Maintenant, dans les discours, chacun semble se tracer sa propre voie ou se plaire dans des étapes non clairement identifiées.
Chez les jeunes encore plus, mais pas seulement, soit on renie les écoles confrériques, soit on continue de s’en réclamer tout en se gardant de faire allégeance. Les idoles font de moins en moins fantasmer. Le discours de Hallaj passerait presque pour banal aujourd’hui. Alors que l’actualité et l’ambiance nationales ne sont pas des plus gaies, les imams, les politiques et toute personnalité publique évoluent sur une patinoire. Durant les sermons en nuits de ramadan, comme lors des prêches du vendredi ces dernières années, les prêcheurs ont en face d’eux des examinateurs plus que des fidèles. Les mots sont scrutés, jugés et notés avec gravité. La réplique se traduit souvent par le boycott, sous prétexte que l’imam serait clivant, complaisant ou pas assez militant. Les imams de quartier ne sont pas les seules victimes. Le mal a atteint les foyers religieux, dont les identités, remarquables ou non, sont de plus en plus reniées ou remises en question. À l’ère de la surmédiatisation et de la libération accrue de la parole, il devient de plus en plus compliqué d’imposer un ndigël.
Le mythe qui définissait les foyers religieux se délite à l’épreuve de la frustration d’une jeunesse qui cherche tous azimuts des coupables à son désœuvrement. Et, comme de coutume, lorsque la logique de classe intervient, la bourgeoisie est la première cible. Les bourgeois prétendument paresseux sont les plus rudoyés. Dans nos sociétés, cette catégorie est dévolue, parfois à tort, aux politiciens et aux marabouts. La démythification est devenue réelle. Elle est née principalement de la proximité. Dakar notamment est une agglomération dont les couloirs des rumeurs sont encore plus étroits que ses ruelles exiguës. On entend au sujet de certains khalifes des ragots qui font sérieusement revoir le contrat d’obédience. L’espace virtuel connecté n’arrange rien, avec la multiplication des faits divers dont les sujets portent des noms sanctifiés. Il y a également l’enrichissement quasi systématique, même si la majorité gagne dûment sa vie. Regrettons, par ailleurs, ce temps où les bibliothèques et les hérauts des écoles confrériques contrôlaient quasiment la littérature et les prêches publics sur la religion. Entre-temps, on a davantage déifié leurs figures qu’on ne les a enseignées ou étudiées.
La nature ayant horreur du vide, Muslim Pro et autres applications ou podcasts religieux ont envahi le chapiteau. Remarquons même que les porte-parole des familles religieuses ont la parole de plus en plus rare, pendant que certains foyers se passent de ce service et préfèrent désormais relayer le micro de cousins à neveux au fil des cérémonies officielles. Notons cependant que les confréries gardent encore de l’allant. Le problème est que, désormais, la population révisionniste est jeune, plus nombreuse et ancrée dans la masse populaire. Cela sans s’accorder ni parler d’une seule voix. Chacun mène sa danse avec sa propre musique. On assiste dès lors à un cloaque comportemental, tel que le concevait John Calhoun. On assiste à un déclin du moralisme, comme le disait Serigne Cheikh Tidiane Sy Al Makhtoum. Les voix dominantes de la religion, au lieu d’élever le débat spirituel, ont longtemps circonscrit le propos dans la dualité paradis enfer. Cela en était devenu si subsidiaire que l’essence en est apparue diluée. Allez savoir pourquoi les prêcheurs radiophoniques et de télévision perdent leur audience. Ainsi faut-il mener sa voie ou revisiter les écrits sources des guides fondateurs même s’il ne faut plus se prosterner devant le descendant supposé déviant.
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