Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (Rdc). Nous sommes au début des années 2000. Une réunion du système des Nations Unies est au programme de cette matinée de juin. Au fur et à mesure que les participants arrivent, l’usage du wolof se fait précis et envahissant.
Cette langue, parlée majoritairement au Sénégal et dans une moindre mesure en Gambie et en Mauritanie, s’impose progressivement. Elle gagne du terrain à mesure que ses locuteurs deviennent nombreux dans la salle de réunion. Comme à l’accoutumée, les Sénégalais, connus pour leur penchant à parler wolof lorsqu’ils se retrouvent, s’y donnent à cœur joie. Pour cette réunion de coordination, ils provenaient principalement de différentes agences onusiennes, mais aussi de structures déployées dans ce pays-continent longtemps déchiré par des conflits internes. Ils étaient militaires, diplomates, spécialistes de l’humanitaire ou experts des conflits et des urgences. La scène, loin d’être surréaliste, nous a été contée par un témoin.
Elle a inspiré à un ressortissant ouest-africain cette réflexion : « Mon Dieu ! On devrait vraiment se débrouiller pour faire du Sénégal un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et du wolof une langue du système, puisque ce petit pays envoie partout ses ressortissants au point qu’on a l’impression qu’il s’agit d’une grande puissance ». Loin d’être une simple flatterie, ce regard admiratif et sans complaisance était en réalité un témoignage sur la qualité de ses ressources humaines. Celles-ci nous ont très souvent assuré une présence aux quatre coins du monde, dans des firmes, organisations et structures où il n’est pas facile d’accéder. Sans verser dans l’autosatisfaction, nous pouvons être fiers de la qualité des ressources humaines sénégalaises, du moins jusqu’à une époque récente. Ces ressources, bien avant le pétrole, le gaz ou l’or, nous ont valu une reconnaissance internationale. Sous forme de boutade, une célèbre formule attribuée à un ressortissant d’un pays de la sous-région voudrait que l’on « aille au Sénégal pour prendre les conclusions sur n’importe quelle question que l’envie prendrait de discuter ».
Selon lui, les Sénégalais ont déjà réfléchi à tout, mais rangent leurs travaux dans les tiroirs et n’appliquent jamais les conclusions et recommandations. Il ne manquerait ainsi au Sénégal que la discipline, la rigueur et le sérieux dans la conduite quotidienne des affaires pour atteindre un développement intégral. Cette dernière assertion est d’un ami psychiatre, coach et directeur général du Service civique national et du volontariat. Ce regard lucide amène à regretter la tournure des événements qui affectent l’éducation et l’enseignement au Sénégal, avec la fermeture récente des campus pédagogiques et sociaux. Déjà qu’il faut déplorer une énième mort d’étudiant, nous devons aussi condamner l’assassinat progressif d’un système éducatif qui a fait ses preuves et nous a valu des éloges parfois empoisonnés, au point de fragiliser l’école dans sa globalité.
Il nous arrive de formuler des reproches au président poète, souvent à juste titre, mais force est de reconnaître qu’il a tenté de mettre en place un système éducatif solide, l’héritage colonial aidant. Regrettons et condamnons ceux qui ont inventé et implanté, souvent sous l’impulsion des institutions de Bretton Woods, cette école nouvelle, ces classes à double flux, ainsi que le recours aux volontaires de l’éducation dont beaucoup ne le sont pas réellement, puisqu’ils ne s’engagent dans l’enseignement qu’à défaut d’autres perspectives. Aurait-on délibérément saboté notre école ? Au tribunal de l’histoire, il faudra convoquer les auteurs et les responsables. En attendant, les victimes se comptent par milliers, puisque l’école est devenue un mirage. Le nouveau modèle proposé serait celui d’un système dit Lmd, que certains traduisent ironiquement par Lutte, musique, danse.
La lutte renvoie au sport en général, avec le football devenu encore plus attractif en raison des sommes colossales promises aux professionnels et des récompenses foncières en cas de sacre continental. Nous n’avons rien contre les footballeurs, mais ils sont érigés en modèles, contrairement à nos ingénieurs, profils rares qui font avancer la cause scientifique et celle de l’humanité. La musique et la danse nous ramènent au monde du spectacle, du paraître, de l’éphémère et du divertissement. Pourtant, nous sommes aussi de grands consommateurs de bonne musique, celle qui conscientise, libère, fait réfléchir et incite à combattre pour un monde meilleur. Ayant été blanchis lors de l’année blanche de 1988 alors que nous étions innocents, puis déclarés invalides lors de l’année invalide de 1994 à l’université alors que nous avions tous nos membres, nous ne chanterons pas ce requiem pour l’école sénégalaise, d’autant plus que certains responsables politiques sont aujourd’hui aux manettes.
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