Vous êtes parti un vendredi de mai, quand les arbres portaient encore la verdeur neuve de la saison, conjugué à l’efflorescence doucereuse des muguets, la nouvelle m’est parvenue comme on apprend la chute d’un chêne séculaire (chez nous nous parlons de Baobab déraciné), avec ce mélange de stupeur et de révérence, ce silence qui n’est pas seulement deuil mais aussi gratitude. Cent quatre ans, et pourtant, quelque chose en vous refusait obstinément de finir. Vous êtes parti à l’âge de la sagesse. Je vous connais. Vous êtes une forme de spectre de ma pensée, ce serait plus juste de parler de ratiocinations ou d’errances, de ces dernières années où je me suis retrouvé gêné par le confort des discours scolastiques, par la frigidité des idéologies dominantes établies et la paresse intellectuelle des contemporains qui se cachent derrière un scientisme de façade. C’est dans ce contexte où j’arpente les chemins de sable de Sanar, Pikine et Bango que je vous découvre comme une oasis dans un désert caniculaire.
En vérité, je ne vous ai jamais rencontré, c’est une absence que je porterai comme une cicatrice discrète, cette conversation qui n’a pas eu lieu, ce café jamais partagé dans une salle encombrée de livres, de rires étouffés et de doutes. Je vous avais lu, et lire c’est déjà entrer dans une intimité silencieuse, mais ce n’est pas la même chose que d’entendre un rire, une hésitation, une phrase reprise avec lenteur.
Je vous revois, une dernière fois, sur le plateau de La Grande Librairie, vous écoutiez un poème d’Éluard récité par une voix jeune, et votre sourire disait l’étonnement intact d’un homme qui n’a jamais cessé de s’émerveiller. Et me vint le souvenir que vous m’aviez réconcilié avec la poésie à une période difficile de ma vie. C’est cette image que je garde, un esprit libre, curieux jusqu’au bout, équilibré, résistant avec douceur aux horreurs du monde.
La Voie m’est tombée entre les mains dans un moment de confusion profonde, de questionnements frôlant plusieurs apories, vous n’y offriez pas de certitude, mais un chemin qui se cherche lui-même en marchant. Comme une boucle de rétroaction à l’infini. Vous nous rappeliez que le doute n’est pas une faiblesse, mais une fécondité. Dans un temps saturé de prophètes et de vérités brandies comme des armes, vous avez offert la rareté précieuse de l’hésitation lucide.
Votre Introduction à la pensée complexe m’a appris à ne plus craindre de ne pas simplifier, vous avez montré que le réel est tissu de liens, d’enchevêtrements, de résonances, de redondances et que la complexité n’est pas une défaite mais l’accomplissement le plus honnête de la pensée. Il faut du courage pour cela, le courage de résister au mot définitif. Hâtif.
Je pense aussi à ce dialogue avec Tariq Ramadan (Au péril des idées), deux voix que tout semblait opposer, choisissant pourtant de rester dans la conversation. Vous nous avez donné une leçon de pensée, la bravoure intellectuelle de ne pas claquer la porte, de chercher ensemble ce qui résiste à la haine. De chercher encore et encore.
Vous avez traversé un siècle d’ombres, la Shoah, les guerres froides, la planète qui brûle, les nationalismes qui se réveillent, et pourtant, vous n’avez jamais renoncé à l’espérance. Pas l’espérance naïve, mais celle qui regarde le chaos en face et dit malgré tout, il y a une voie, il faut la chercher. Je respecte votre vie, votre pensée et votre façon d’être.
Je vous imagine désormais dans l’inconnu de l’après, peut-être en train de relier des idées que nul n’a encore nommées, de tisser des liens entre ce que nous ne savons pas encore savoir. As-tu vu le sieur Kundera, parti un peu plus tôt ? Est ce qu’il va bien ? Le monde reste trouble, mais il garde besoin de voix comme la vôtre, des penseurs qui font de l’inachèvement une méthode et de l’humanité une boussole.
Alors je vous dis adieu avec gratitude, pour les livres, pour les questions, pour cette manière de rendre le doute habitable. Vous m’avez appris qu’une pensée vivante ne ferme pas ses portes, elle les entrouvre, et elle attend que quelqu’un entre.
Je suis entré, je reste. En espérant continuer votre œuvre avec moins de talent mais avec la même conviction. Puissiez-vous reposer en paix dans les jardins d’Eden du penseur intégral que vous êtes !
Dakar, le 2 juin 2026
Hamidou Samba BA
Auteur de Testament Poétique
Journal d’un Pikinois indigné
Le rôle des Forces armées au Sénégal

