Am-Dafock, une localité frontalière isolée dans l’extrême nord de la République centrafricaine ne figure sur aucune carte de l’actualité internationale. Pourtant, elle témoigne de ce que le maintien de la paix peut accomplir de mieux.
En 2024, face aux répercussions du conflit au Soudan voisin, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA) a établi une base temporaire à Am-Dafock, pour protéger les personnes déplacées et ouvrir des couloirs humanitaires.
Lorsque des tensions intercommunautaires ont contraint plus de 11 000 personnes à chercher refuge à proximité de cette base, les Casques bleus ont facilité un dialogue transfrontalier entre des communautés centrafricaines et soudanaises, qui a abouti à la signature d’un accord de paix local, au retour des familles déplacées, et à la reprise des échanges de part et d’autre de la frontière.
L’actualité n’en a pas parlé. Elle parle rarement des crises qu’on a évitées, mais voilà un exemple concret de ce que signifie investir dans la paix.
À l’heure où les conflits se multiplient, où les divisions politiques s’accentuent et où les populations sont de plus en plus menacées, le maintien de la paix des Nations Unies demeure l’un des instruments les plus efficaces et les plus rentables dont dispose la communauté internationale pour promouvoir la paix et la sécurité.
Chaque jour, plus de 50 000 femmes et hommes servent sous le drapeau des Nations Unies dans certains des environnements les plus dangereux au monde. Ils protègent des civils pris dans des conflits que la communauté internationale n’a pas su prévenir. Ils maintiennent ouvertes des routes humanitaires que personne d’autre ne peut sécuriser. Ils créent, parfois dans des conditions extrêmes, les conditions minimales sans lesquelles aucun processus politique ne peut s’enclencher.
À l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus des Nations Unies, nous rendons hommage aux 59 Casques bleus qui ont perdu la vie au cours des douze derniers mois. Nous nous souvenons des plus de 4 500 Casques bleus tombés depuis 1948. Leur sacrifice mérite mieux que des commémorations. Il mérite que les États qui les envoient au front leur donnent les moyens d’accomplir leur mission.
Car c’est là que le bât blesse.
Les retards et le versement incomplet des contributions obligatoires ont contraint nos onze missions de maintien de la paix à réduire leur présence sur le terrain. Neuf d’entre elles ont dû rapatrier un nombre important de militaires. Des patrouilles ont été supprimées. Des bureaux de terrain ont fermé. En RDC, la réduction des effectifs de police a contribué à une baisse d’environ 30 % des patrouilles, limitant l’accès aux zones à haut risque. Au Soudan du Sud, la fermeture des bureaux de terrain de Torit et d’Aweil a restreint les efforts de dialogue politique et de diplomatie préventive dans des communautés qui en dépendent directement. En République centrafricaine, la réduction du nombre de vols a limité la capacité à effectuer le suivi et la vérification des droits de l’homme dans les zones reculées.
Ce ne sont pas des statistiques abstraites et le coût de cette sous-capacité se paiera. Il se paie d’ailleurs déjà : en vies perdues, en déplacements, en déstabilisation régionale.
Pourtant, malgré ces contraintes considérables, les Casques bleus continuent d’apporter une contribution tangible à la vie de millions de personnes.
L’un des aspects les plus méconnus du maintien de la paix est la surveillance des cessez-le-feu. À Chypre ou sur le Golan, les Casques bleus empêchent depuis des décennies que des tensions locales ne dégénèrent en conflits plus larges, créant ainsi l’espace nécessaire au dialogue politique. Le maintien de la paix n’est pas une fin en soi : sa vocation est politique – pour réduire la violence, soutenir les processus de paix et aider les sociétés à se reconstruire.
C’est ce que font les tribunaux mobiles soutenus par les Casques bleus au Soudan du Sud, qui rendent la justice où il n’existe pas de système judiciaire formel. C’est ce que font les équipes de liaison communautaire à Abyei, qui détectent les tensions avant qu’elles ne s’embrasent. C’est ce que font les équipes de déminage en RDC, qui rendent aux civils des terres devenues mortelles par des années de conflit. Ou encore à Bentiu, où les Casques bleus entretiennent des digues qui protègent plus de 300 000 personnes contre des inondations et maintiennent des infrastructures essentielles reliant les communautés les plus vulnérables à l’assistance humanitaire et aux services de base.
Ces efforts exigent une volonté politique, des partenariats durables, et un soutien financier prévisible. Investir dans la paix n’est pas seulement un impératif moral. C’est une nécessité stratégique. C’est un calcul lucide. Le coût de la prévention et de la stabilisation est toujours inférieur à celui des conflits, des déplacements de population et de l’instabilité régionale.
Pour des millions de personnes, la présence de Casques bleus fait la différence entre la peur et la sécurité, entre l’isolement et l’assistance, entre le désespoir et l’espoir. Les femmes et les hommes qui servent sous le drapeau des Nations Unies ne peuvent pas bâtir la paix seuls. Mais ils démontrent chaque jour que la paix est possible. Il appartient à la communauté internationale de leur en donner les moyens. La paix n’advient pas par hasard. Nous devons choisir d’y investir.
Jean-Pierre Lacroix
Secrétaire général adjoint aux opérations de paix des Nations Unies
(Publié initialement dans The Guardian le 2 juin 2026.)


