Le professeur Moustapha Kassé nous a quittés en juin 2026, laissant orphelines plusieurs générations d’économistes africains. Des hommages bien mérités lui ont été rendus par différents membres de la communauté nationale et internationale : famille, collègues, amis, et simples connaissances. Moi qui fus son étudiant, son collègue, son ami et un ami de sa famille, ne peux que m’associer à ces témoignages ayant permis de révéler au public la stature de cet économiste, homme politique et intellectuel, d’un acabit exceptionnel. Dans cette contribution, je souhaiterais m’évertuer à mettre l’accent sur une dimension particulière de l’énorme héritage du professeur Kassé: la revitalisation de « l’école » de Dakar et son recentrage pour la mettre au service de la politique économique en Afrique. L’objectif poursuivi est double : il s’agit d’abord de mettre en lumière une, parmi les plus décisives de ses contributions académiques et politiques, mais aussi de mieux situer son héritage intellectuel dans le débat académique et politique en cours, dans le souci d’un éclairage productif pour la société.
Le recentrage idéologique comme élément distinctif de l’œuvre de Kassé
Dans les sciences sociales, une « école » ou « courant de pensée, est une ligne conceptuelle et doctrinale permettant d’identifier des auteurs partageant un certain nombre de convictions et de valeurs sur un sujet, souvent controversé. L’observateur averti qui a suivi la ligne doctrinale de la littérature produite par les économistes africains, lors des premières décennies ayant suivi l’indépendance, et même avant, pourra difficilement occulter l’influence de Samir Amin, dans la structuration de la pensée économique à Dakar, en Afrique, voir un peu partout dans le monde. En effet, à l’instar d’autres économistes du développement, comme Arghiri Emmanuel, Amin a marqué la pensée économique du développement et fortement influencé les idéologies en cours dans la plupart des pays en développement, et la géopolitique internationale de l’époque. Par exemple, l’organisation des pays non-alignés s’inspirait ouvertement de sa ligne de pensée, comme beaucoup de facultés de sciences sociales et humaines, à travers le monde, ainsi que plusieurs institutions onusiennes (comme la CNUCED). Fortement influencée par le Marxisme, cette idéologie était fondée sur une critique acerbe du système capitaliste, et de ses interactions souvent dévastatrices avec les pays du Sud, marquées par l’exploitation, et une stratégie de spécialisation, expressément conçue pour perpétuer les mécanismes de domination économique coloniale. Selon elle, les pays du Sud ne pouvaient accéder au développement que s’ils se coupaient des pays du nord, en développant une stratégie « autocentrée », « autodynamique » et « autoentretenue » selon une expression très populaire à l’époque.
Cette doctrine extrêmement populaire a exercé un attrait réel sur la plupart des intellectuels africains, que la fascination quasi-messianique qu’ils ont développée pour la personne d’Amin n’a fait que renforcer. Les années 1980 marqueront un tournant décisif pour la pensée économique africaine. En effet, la plupart des pays en développement, africains en particulier, ont été rattrapés par les conséquences, pour le moins désastreuses, de politiques de protection visant à développer des industries naissantes, de nationalisations tous azimuts, et de développement de programmes sociaux très généreux. Une accumulation de déficits budgétaires abyssaux, combinés à des déficits extérieurs, que la crise énergétique et financière de la fin des années 70 a soudain révélés, entrainera des crises de la balance des paiements couplées à une insolvabilité quasi généralisée.
Dans le même temps, aux États-Unis et au Royaume-Uni, arrivèrent au pouvoir presque concomitamment, des gouvernements conservateurs dirigés respectivement par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ayant tous les deux hérité d’un lourd passif de déficits des comptes publics et de stagflation (inflation combinée avec un chômage massif). En même temps qu’ils prirent tous les deux des mesures impopulaires pour assainir leurs économies respectives (coupes budgétaires massives, vagues de licenciements à grande échelle, réductions drastiques du pouvoir d’achat des ménages, etc.), ils inspirèrent des politiques similaires, à l’international, à travers, essentiellement, le FMI et la Banque mondiale. Ainsi l’ère des programmes d’ajustement structurel vit le jour, avec leurs effets sociaux dévastateurs sur les économies africaines.
Parallèlement, en Chine, la transition de leadership opérée entre Mao Zedong et Deng Xiaoping, intervenue en 1979, sera un autre point de bascule. Autant Mao fut un idéologue charismatique, autant Deng fut un pragmatique visionnaire, dont les réformes, de l’avis de tous, ont été l’élément déclencheur du miracle économique chinois.
Au Sénégal, un véritable test à la portée politique de la théorie du capitalisme périphérique, popularisée par Amin, fut la demande formulée par le Président Abdoulaye WADE, fraîchement arrivé au pouvoir, à la communauté des économistes africains, de lui proposer une offre programmatique pertinente, devant à la fois servir d’alternative aux programmes d’ajustement structurel et de stratégie de mise en œuvre d’une stratégie efficace d’intégration économique du continent.
Wade qui recevait chaque samedi la communauté des économistes sénégalais et africains basés à Dakar, sous la direction de Moustapha Kassé, prenait part directement à ces discussions très passionnées. Très tôt fut apparu le besoin de coordination de lignes de pensées souvent contradictoires. C’est là où Kassé fit montre de ses capacités de manager de groupe, de fin tacticien et d’une compréhension profonde autant des problématiques abordées que des enjeux, dans la reformulation d’une pensée économique critique, devant servir de socle à une nouvelle stratégie de politique économique endogène.
Une synthèse de Wade et Amin
Dans son nouveau rôle de coordinateur de la nécessaire refondation de la pensée économique africaine, pour la rendre à la fois pragmatique et porteuse de solutions politiques crédibles, Moustapha bénéficiait de plusieurs atouts. Lui-même ancien étudiant de WADE mais disciple de Amin, il a été confronté, dans sa jeunesse, aux contradictions idéologiques entre WADE et Amin. Ensuite, contrairement à beaucoup d’intellectuels africains de l’époque, qui se contentaient de comprendre et de transmettre les théories économiques de l’époque sans forcément en questionner l’applicabilité dans le contexte africain, il avait toujours été passionné par la compréhension du fonctionnement de l’économie nationale et les défis de gouvernance de tous ordres qu’il impliquait. À la faculté, il avait introduit un nouveau cours intitulé « Politiques économiques nationales », dans lequel, il amenait ses étudiants à faire le pont entre les connaissances théoriques acquises et la réalité économique environnante. De plus, les étudiants de Maîtrise d’économie étaient tenus de faire des visites de terrain, en se rendant dans une région intérieure du pays, en vue d’en faire le diagnostic économique et de proposer des pistes de solution, souvent dans le cadre de mémoires de maîtrise. Il avait, en outre rédigé d’énormes contributions, dans des ouvrages de références, pour fournir des éclairages sur des sujets complexes de la gestion économique nationale : l’économie arachidière, la gestion foncière, l’industrialisation, le système bancaire, etc. Il avait aussi été conseiller du président Blaise Compaoré, dans une phase critique de l’évolution économique du Burkina Faso, période dans laquelle ce pays a réalisé des performances économiques remarquables.
Le groupe que dirigeait Kassé et qui avait comme mission de proposer une offre de politiques publiques réalistes au président était à la fois divers et de grande qualité. Il comprenait des professeurs d’université, mais aussi des praticiens comme Gnounka Diouf, Jean-Pierre Noël, ou encore Racine Bathily. De longues délibérations sur différents sujets liés à la politique économique nationale et à l’intégration régionale africaine ont donné lieu à la publication de documents d’orientation ayant beaucoup inspiré le président WADE dans la définition de sa stratégie économique africaine, en particulier le plan Oméga, et par la suite le NEPAD.
Perpétuer l’héritage de Kassé
Les intellectuels africains ont rendu hommage à Moustapha Kassé, de son vivant, en particulier lors des mélanges organisés en son honneur, où sa pensée a été revisitée, et des témoignages faits sur lui, venant de différents segments de la société (universités, gouvernements, société civile, partis politiques, intellectuels de tous bords), etc. Par-delà les témoignages et éloges posthumes prononcés à son endroit, le défi le plus important auquel notre communauté d’économistes sera confrontée est la perpétuation de son œuvre. La formulation des politiques de développement dans nos pays relève d’un équilibre délicat. Autant l’idéologie est importante pour servir les intérêts nationaux, autant l’excès d’idéologie tue la science. Il peut en effet conduire à des raccourcis souvent très confortables et attrayants, du fait de ses simplifications généreuses mais dépourvues de base scientifique. Dans ce cas, elle sera de très peu d’aide pour des décideurs politiques en quête de solutions pratiques, concernant des problèmes brûlants à solutionner, souvent avec des options à la fois limitées et délicates. Adopter des recommandations de politiques économiques basées sur une analyse rigoureuse du contexte constitue le meilleur service que notre communauté puisse rendre à la société, et le meilleur moyen de perpétuer l’œuvre de Kassé.
Professeur Ahmadou Aly Mbaye


