Dans l’imaginaire social sénégalais, la masculinité est longtemps restée associée à la force, au silence et à l’endurance. Dr Bernadette Sonko, spécialiste des questions de genre féminin/masculin dans les médias, décrypte les fondements, les mécanismes de transmission et les angles morts de cette virilité sociale qui façonne les hommes… parfois jusqu’à l’épuisement. « Ça veut dire que l’homme est symbole de virilité. Il doit incarner le pouvoir, la puissance, la domination, la force, la violence, le risque, l’endurance et le courage. Dès l’instant qu’il s’écarte de ces normes, sa masculinité est remise en cause. Il est considéré comme un sous-homme, voire un « Yambar », explique Mme Sonko. Cette norme de virilité, explique-t-elle, est un construit social ancien, profondément enraciné dans l’histoire et les pratiques culturelles. Pour elle, c’est un construit social qui traverse l’Histoire et les cultures : « Pour reprendre le Professeur Gora Mbodji qui, à travers les pratiques du « dàmp » (massage) et les rituels du feral (sevrage), montre comment le garçon est préparé au statut de « boroom kër » (responsable de la maison), à défendre sa famille, son clan et à conquérir le monde. »La préparation du garçon à devenir un homme passe ainsi par le corps, la résistance et l’endurance. Le massage doit alors le transformer en une « Personne de labeur, de puissance (…). Il faut alors un corps musclé, une personnalité de résistance et d’endurance. (…) (Mbodj, 1997) ». Dès l’enfance, la socialisation est différenciée et codifiée. « Déjà, dès son plus jeune âge, il doit se distinguer des filles par son comportement, sa façon de parler et d’être, son apparence, habillement, coiffure, fréquentations, sport, jeux, etc. Tout un espace symbole est construit et entretenu pour lui au fil des années », souligne la spécialiste.
À l’en croire, cette construction s’accompagne d’un apprentissage du silence, souvent opposé aux stéréotypes féminins. « Vous entendez souvent « Gòor du bari wax wax dafay jëf » »… en opposition aux caractéristiques dites féminines dévalorisées. Cette construction occulte également bien des souffrances sous les muscles parce que les hommes ne sont pas non plus à l’abri de stigmates », poursuit-elle. Et d’ajouter : « Dans la famille, l’homme incarne l’autorité « borom kër », c’est le « kilifa », vu comme le protecteur, pourvoyeur et garant de la cohésion familiale. C’est le chef, il doit montrer des signes de virilité pour s’imposer, même si la réalité peut être différente. »
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Mais, précise Dr Sonko, les modèles traditionnels sont aujourd’hui bousculés. « Nous sommes dans une société en mouvement, une mue s’opère en ce qui concerne les façons d’être un homme. Les masculinités se déclinent sous différentes formes, surtout sur les réseaux sociaux », analyse Mme Sonko. Pour la spécialiste, l’un des grands angles morts demeure la souffrance masculine, encore largement impensée : « Le mythe de l’homme fort, viril, est assez ancré dans les esprits. C’est encore un impensé de reconnaître un homme comme objet de souffrance. D’où la difficulté de prendre en charge cette souffrance. » Et d’alerter : « Pourtant, il est temps de décloisonner le regard sur des victimes qui se conjuguent au masculin pour éviter les morts de désespoir. »
Par Adama NDIAYE

