À l’occasion des célébrations du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance, le Camp Tropical de Thiès a été rebaptisé « Camp des Martyrs du 16 février 1994 », en hommage aux policiers tombés en service ce jour-là.
Mamadou Diop, lieutenant ; Moustapha Dieng, adjudant ; Daouda Ndour, Abou Hann, Gorgui Seck, Ibrahima Faye, gardiens de la paix : ce sont les martyrs désormais parrains du complexe qui abrite l’état-major du Groupement mobile d’intervention (Gmi), l’unité de la police spécialisée en maintien de l’ordre public.
La cérémonie, présidée le samedi 4 avril 2026 par le Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, Mohamadou Bamba Cissé, s’est tenue dans la continuité du défilé de l’Indépendance, selon la chaîne thématique « Fds Tv ».
Elle a enregistré la présence de l’Inspecteur Général de Police Mame Seydou Ndour, Directeur Général de la Police nationale (Dgpn), ainsi que de nombreuses autorités, familles de victimes et proches des agents. Ce baptême consacre la mémoire des policiers disparus lors des événements du 16 février 1994. Une stèle a été érigée il y a quelques années au camp Abdou Diassé du Gmi, à Dakar.
L’après-midi de ce jour reste dans la mémoire collective comme l’une des manifestions les plus tragiques de la violence politique au Sénégal. Le 16 février 1994, le boulevard du Général-de-Gaulle, non loin du siège de la Radiodiffusion télévision sénégalaise (RTS), devient en effet l’épicentre d’un basculement brutal. Ce qui devait être un meeting politique de l’opposition se transforme en une scène de chaos.
En cette journée de Ramadan, la Coordination des forces démocratiques (Cfd), coalition de l’opposition dominée par le Parti démocratique sénégalais de Abdoulaye Wade, tient un rassemblement autorisé sur les Allées du Centenaire, aujourd’hui boulevard du Général-de-Gaulle, à son angle avec la rue 25 de la Médina.
La mobilisation est massive. Aux côtés des militants politiques, les disciples du mouvement des Moustarchidines, fidèles du guide religieux Serigne Moustapha Sy, sont fortement représentés. Leur présence s’explique notamment par l’arrestation récente de leur guide, devenue un motif supplémentaire de contestation. L’ambiance est électrique. Les discours des leaders chauffent la foule, déjà éprouvée par la crise économique consécutive à la dévaluation du franc Cfa le mois précédent.
C’est à la fin du meeting que tout bascule. Un jeune manifestant s’empare du micro et appelle à marcher dans les rues de la capitale. La réponse de Wade — « Vous voulez marcher, eh bien marchez » — agit comme un déclencheur.
Très vite, les abords du boulevard, y compris les zones proches de la RTS, se transforment en théâtre d’affrontements. Les manifestants quittent le site du meeting et se répandent dans les artères voisines. Des barricades sont dressées, des véhicules incendiés, des bâtiments pris pour cibles. Un car de police, immobilisé non loin du rond-point de la Bceao (siège national) et des environs de la Rts, est pris à partie par la foule.
Pris au piège, les agents ne parviennent pas à se dégager. Le véhicule est renversé puis incendié. Six policiers périssent dans des conditions atroces, lynchés par des manifestants en furie. Dans la soirée, le ministre de l’Intérieur, Djibo Kâ, annonce la dissolution du mouvement des « Moustarchidines ». Les leaders Abdoulaye Wade, Landing Savané (Aj/Pads), ainsi que Pape Oumar Kane (PDS) et le guide religieux Pape Malick Sy (Moustarchidines) sont arrêtés et inculpés pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ».
Le procès qui a suivi la tragédie s’ouvre dans un climat tendu et prend rapidement une dimension politique, opposant un pouvoir déterminé à sanctionner les violences et une opposition qui dénonce une procédure dirigée contre elle. Les audiences sont marquées par des témoignages contradictoires, des difficultés à identifier formellement les auteurs et un manque de preuves directes pour les faits les plus graves, tandis que la responsabilité des leaders politiques est examinée.
À l’issue des débats, plusieurs manifestants sont condamnés à des peines variables selon leur implication, alors que la plupart des figures politiques poursuivies sont relaxées ou bénéficient de non-lieux, faute de preuves suffisantes.
Samboudian KAMARA


