C’est un secret de Polichinelle : le Pari foot attire. À Kolda, le jeu n’a pas d’âge. C’est une fièvre du ticket qui gagne adultes comme adolescents.
À 16 ans, Ablaye Sall porte deux vies sur ses frêles épaules. L’une, faite de cahiers et de leçons d’histoire, est rangée dans son sac en tissu et l’autre se joue ici, à l’angle d’une rue poussiéreuse de la périphérie de Kolda, devant un kiosque exigu qui ressemble à un autel pour les naufragés de la chance.
Le visage d’Ablaye est un paradoxe : des traits d’enfant encore malléables, mais déjà marqués par des tatouages tribaux et des rides de concentration que l’on ne devrait pas voir à son âge. Sous le soleil de plomb de l’après-midi, le « gringalet » ne révise pas.
Il calcule. Son stylo court sur le papier, rature, hésite, puis tranche. Sa foi ? Elle est blanche comme le maillot du Real Madrid. Son prophète ? Kylian Mbappé. « Je mise tout sur lui, sur son génie », glisse-t-il d’une voix sourde, presque un murmure. Pour Laye, le football n’est plus un sport, c’est une martingale.
Puis, la roulette russe des écoliers. D’un geste sec, il tend sa feuille au gérant du kiosque. Le cliquetis mécanique du clavier résonne comme une sentence. Quelques secondes plus tard, le reçu tombe. Le « ticket » est empoché, caché comme un secret d’État.
« Je dois filer, les cours reprennent dans 15 minutes », lance-t-il en ajustant son sac. « Mes parents ? Si mon père l’apprend, il me tue. Pour lui, je suis en classe. Mais parfois, je ramène 2.000, 4.000, 6.000 FCfa. Ça aide ».
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Ablaye n’est qu’un visage parmi des milliers. À Kolda, le phénomène « Pari Foot » a muté en une véritable épidémie silencieuse qui s’infiltre dans les cours d’école. « Premier Bet », « Mega-Goals », « Goals Plus » : des noms qui sonnent comme des promesses de gloire, mais qui agissent comme des collets.
Ensuite, la loi du chiffre. Dans ces salles de jeux improvisées, le jargon remplace les leçons de mathématiques. On ne parle plus de sport, mais de probabilités froides. Le « 1 » : l’assurance de l’équipe à domicile. Le « 2 » : le seuil fatidique des buts. Le « 27 » : le code secret pour espérer que chaque camp fera trembler les filets.
C’est une loterie binaire, brutale. Soit on encaisse, soit on s’effondre. Pour ces mineurs, collégiens ou écoliers, le terrain vert de la pelouse européenne s’est transformé en un tapis vert de casino. Ils ne regardent plus les matchs pour la beauté du geste, mais pour le frisson du gain qui validera leur ticket.
Ablaye disparaît dans la foule dense du populeux quartier de Saré Moussa Barrage, se faufilant entre les étals. Il court vers son établissement, l’espoir en bandoulière. Cet après-midi de mercredi du mois de mars 2026, sur les bancs de l’école, ses yeux fixeront le tableau noir, mais son esprit, lui, sera à Madrid, suspendu aux pieds d’un prodige français. En attendant le verdict du soir : le pactole ou la poussière.
Centre-ville koldois. Entre le vrombissement des véhicules, des taxis motos et le flux ininterrompu des marchands et des acheteurs, une réalité plus sombre s’écrit à l’encre des bulletins de la Lonase. Ici, le « Pari mutuel urbain » (Pmu) n’est plus seulement l’affaire des turfistes nostalgiques, mais le terrain de jeu dangereux d’une jeunesse en quête d’argent facile.
Dans son kiosque exigu, Aminata Diop, le teint caramel rehaussé par un wax multicolore, ne mâche pas ses mots. Devant elle, des signalétiques barrent pourtant l’accès aux moins de 18 ans. Un décor de pure forme. « Des écoliers fuient les cours, soutirent l’argent du goûter ou même de leur scolarité pour valider une combinaison », soupire-t-elle, la gorge nouée par son instinct de mère.
Pour elle, le constat est sans appel : les jeux de hasard désorientent la boussole de la jeunesse. Mais, dans la jungle des commissions, la morale pèse peu face au chiffre d’affaires. « Certains collègues sont véreux. Pour écouler leurs stocks et faire du profit, ils vendent à tout le monde, sans distinction d’âge ou de sexe », dénonce Aminata.
Le pire ? La complicité des parents. Elle raconte, amère, l’histoire de cette mère venue escorter son fils mineur pour empocher un jackpot de 200.000 FCfa refusé par le vendeur. « Elle a menti en disant qu’il jouait pour elle. C’est de l’autodestruction programmée. On leur apprend à aimer l’argent sans effort », regrette la gérante, les coupons de pari sportif entre ses mains.
Omzo, 17 ans : « Le ventre vide, mais le ticket plein »
À quelques pas de là, silhouette frêle et voix grave, Omar, alias « Omzo », 17 piges au compteur, n’a pas de temps pour les remontrances. Il est en mission. Ses yeux sont rivés sur les huitièmes de finale de la Ligue des champions. Real Madrid contre Manchester City, Tottenham en embuscade contre l’Atletico Madrid : sa stratégie est arrêtée.
« J’ai faim, jure-t-il, mais j’ai l’habitude ». L’argent du petit-déjeuner remis par son père vient de s’évaporer dans un ticket de 300 FCfa. Pour Omzo, c’est un investissement. « Si ça passe, je récupère 2350 FCfa. De quoi régler mes urgences ».
Un calcul court-termiste où le repas de midi est sacrifié sur l’autel d’une hypothétique victoire des Merengues. Plus loin, devant le centre commercial de la Lonase en ville, Moussa Baldé, 22 ans, incarne l’étape suivante : l’accoutumance.
Fils d’un père « ibadou » (rigoriste), il mène une double vie. Pour lui, la pause entre deux cours n’est pas faite pour bavarder, mais pour parier. « Je suis devenu accro », avoue-t-il sans détour. Malgré les pertes accumulées, le souvenir d’un gain de 50.000 FCfa agit comme un aimant.
La contagion gagne même les plus jeunes de sa lignée : son neveu, en classe de Cm2, a déjà goûté au frisson du gain en raflant 6.000 FCfa. « Il m’a demandé d’encaisser pour lui afin que ses parents ne le sachent pas. Je lui ai donné son dû en lui disant d’arrêter, mais il a trouvé un autre point de vente », sourit-il.
Sur les passages abrités du piéton, le soleil est au zénith. Les parieurs, eux, restent dans l’ombre des kiosques, attendant que le coup de sifflet final décide de leur prochain repas ou de leur prochaine déconvenue. À Kolda, le rêve de fortune n’a pas d’âge et c’est bien là tout le drame.
Saré Kémo, l’heure où le soleil s’incline. Dans le brouhaha des klaxons et la poussière dorée, Astou Ly, la cinquantaine solide, fait corps avec son kiosque. Penchée sur l’aile gauche de son comptoir comme un ailier sur sa ligne, elle dégaine son stylo.
Le rituel est immuable. À la sortie des classes, le calme plat cède la place à une déferlante de sacs à dos. « On est à 100.000 FCfa par jour, minimum », glisse-t-elle, les yeux rivés sur les formulaires. Ici, le foot ne se regarde plus, il se parie.
Les nouvelles formules d’avant-match sont devenues le carburant du quartier. Mais, derrière le profit, pointe l’amertume de la mère de famille : « Je ne vends jamais aux mineurs, pour mes propres enfants. Mais, ne nous leurrons pas, les adultes achètent les tickets pour les mômes. Une fois le bulletin en main, l’argent n’a plus d’âge », geint-elle.
Un peu plus loin, Daouda Bâ ne décolère pas. Pour lui, le « Pari Foot » est un poison qui s’insinue dans les cartables. « Nos gosses, déplore-t-il, ne suivent plus les cours ; ils suivent les cotes. Ils mentent, ils volent, tout ça pour un frisson à 300 FCfa. La Lonase fait son job, mais les guichetiers vendent leur âme pour écouler le papier ».
Enfin, l’adrénaline au bout des doigts. Au milieu de la foule, Salami Diallo, mécanicien aux mains marquées par le cambouis, hésite. La Ligue des champions joue avec ses nerfs. Le Bayern Munich, ogre insatiable, fait face à Atalanta. Le duel est titanesque, le choix, déchirant.
« J’hésite, mais il faut trancher. Je mise sur les Bavarois ». Le ticket glissé dans la poche, il disparaît dans la masse, l’espoir en bandoulière. Dans ce monde, rien n’est écrit d’avance. Ici, on ne joue pas la partition, on défie le destin.
Soudain, une clameur étouffée. Omar Sow affiche un sourire qui vaut de l’or. Mise de départ : 300 FCfa. Gain attendu : 13.000 FCfa. Son coup de génie ? Avoir prédit la chute des Italiens. Au Fouladou, entre le rêve de la fortune et le risque de la chute, le pari reste ce qu’il a toujours été : une roulette russe sur gazon. Parfois ça passe, parfois ça casse. C’est là tout le charme et toute la cruauté du jeu.
Ibrahima KANDÉ (Correspondant)

