Le football a toujours été un miroir déformant. Ce qu’il révèle aujourd’hui, c’est une hypocrisie qui mérite d’être nommée.
Il y a quatre ans, l’Occident footballistique s’était levé comme un seul homme. Les capitaines portaient des brassards arc-en-ciel. Les sélections posaient pour des photos militantes. Les éditorialistes brandissaient les droits de l’homme comme un étendard. Le Qatar organisait le Mondial, et cela ne passait décidément pas.
Aujourd’hui, le 11 juin 2026, c’est le coup d’envoi du Mondial 2026, coorganisé notamment par les États-Unis. Et là, silence. Un silence assourdissant, face à des faits pourtant accablants.
Omar Abdulkadir Artan, arbitre somalien sélectionné par la FIFA, a été refoulé à la frontière américaine, retenu 11 heures dans une salle d’interrogatoire avant d’être placé en cellule, puis expulsé vers Istanbul sans la moindre explication officielle. Il avait tous ses papiers, il avait le visa requis, il avait les accréditations de la FIFA et dix ans de carrière professionnelle derrière lui. Rien n’a suffi. La FIFA, elle, n’a pas cherché à défendre l’arbitre et s’est promptement rangée derrière le gouvernement Trump, se contentant de publier un sobre communiqué indiquant qu’elle « n’intervient pas dans les procédures d’immigration du pays hôte. » Et les journalistes ? Patrick Guitey, journaliste ivoirien, couvrira le Mondial depuis son bureau d’Abidjan. « Visiblement, on ne veut pas nous voir aux États-Unis », confie-t-il. Avant, pour les Coupes du monde, les envoyés spéciaux africains étaient bien reçus. Au Brésil, en Afrique du Sud, en Allemagne : « C’était magnifique » Aujourd’hui, les cautions demandées sont folles, les dossiers rejetés, les rêves brisés.
Selon l’Association internationale de la presse sportive (AIPS), la grande majorité des journalistes africains accrédités n’ont obtenu qu’un visa à entrée unique sur le territoire américain. Une seule erreur d’itinéraire, un seul transit, et c’est fini. On couvre la plus grande compétition sportive de la planète avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. L’Iran, quant à lui, a carrément boycotté le tirage au sort du Mondial après que les États-Unis ont refusé des visas à plusieurs membres de sa délégation, dont le président de sa Fédération de football.
Le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont été placés sur des listes à haut risque, avec des taux de « visa overstay » jugés trop élevés : 4 % pour le Sénégal, 8 % pour la Côte d’Ivoire. Des chiffres jugés suffisants pour durcir les conditions d’entrée, malgré le contexte sportif exceptionnel.
Où sont les brassards ? Où sont les communiqués indignés ? Où sont les sélectionneurs qui prenaient la pose pour les droits de l’homme ? Lors du Mondial 2022, l’Occident s’était mobilisé contre le Qatar à cause de l’interdiction des drapeaux LGBT. Au Mondial 2026, et avant même qu’il commence, des dérapages sont enregistrés aux États-Unis, sans que personne ne lève le petit doigt.
Les médias, les délégations et les gouvernements occidentaux sont beaucoup moins critiques sur les États-Unis. Ce n’est pas un discours anti-impérialiste, c’est un constat nu, factuel, accablant.
Ce deux poids deux mesures a un nom : l’indignation sélective. Elle ne juge pas les actes, elle juge les auteurs. Quand un pays arabe organise un Mondial, il faut le boycotter au nom des valeurs universelles. Quand c’est l’Amérique de Trump qui expulse un arbitre somalien après 11 heures d’humiliation, on hausse les épaules et on compte les billets.
Le football dit souvent qu’il est « plus qu’un sport ». Ce Mondial 2026 prouve surtout qu’il est parfaitement à l’image du monde : un endroit où la morale ne s’applique pas à tout le monde de la même façon. Et où ceux qui crient le plus fort pour les droits de l’homme savent très bien se taire quand ça les arrange.
Bonne Coupe du monde !

