À quelques encablures de Podor, sur la rive droite du fleuve Sénégal, Ngawlé apparaît comme un village hors du temps. Derrière ses maisons en banco et ses berges animées, il conserve la mémoire d’un personnage dont la réputation dépasse largement les frontières du Fouta : Moussa Boukary Sarr. Fondé au XVIIIe siècle, selon la tradition orale, par cet érudit du Coran et maître en sciences ésotériques, Ngawlé s’est construit autour de son héritage spirituel. Ici, l’histoire se vit, se transmet et, parfois, se confond avec la légende.
En ce mois d’août, la pluie semble avoir déserté le Fouta. Le ciel, d’un bleu de chauffe, reflète l’intensité des rayons solaires, impitoyables pour les âmes mortelles qui s’aventurent dehors.
Après plusieurs minutes sur une piste ocre, quelques habitations commencent à apparaître. Ngawlé se dévoile enfin, telle une corolle qui déplie lentement ses pétales aux premières lueurs du jour.
À l’entrée du village, quelques hommes sont assis sous l’ombre généreuse d’un arbre. Ils attendent qu’on leur serve une bonne tasse de thé.
Un peu plus loin, un jeune homme au teint clair conduit son troupeau, avec la maîtrise d’un vieux roublard. Ici, nul besoin de mots. Quelques mouvements de la main, quelques mimiques et des onomatopées suffisent à guider les bêtes manifestement habituées à ce langage particulier.
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Plus loin se trouve l’école. En face, plusieurs femmes s’affairent autour du linge. Juste à côté se dresse un bâtiment isolé, discret, presque anonyme. Pourtant, derrière ses murs se trouve une part essentielle de la mémoire de Ngawlé.
Bienvenue à la maison Moussa Boukary Sarr, du nom de celui que la tradition présente comme le fondateur du village.
Dès l’ouverture de la porte, une atmosphère faite de mystère, de spiritualité et de sagesse enveloppe le visiteur. Ici, le savoir semble avoir laissé son empreinte dans chaque objet. Comme si l’histoire, après un long sommeil, consentait enfin à se dévoiler.
Il faut dire que l’aspect mystérieux et mystique a toujours accompagné le village et ses habitants, du fait d’un homme, Moussa Boukary Sarr, mais aussi de sa fille Penda Sarr.
Pour le profane, ces deux noms peuvent sembler ordinaires. Mais pour ceux qui connaissent leur histoire et leur héritage, ils évoquent le savoir, la connaissance et la sagesse.
À Ngawlé, ces notions ne sont pas de simples mots. Elles constituent une mémoire vivante, transmise de génération en génération.
Moussa Boukary Sarr,le père fondateur
À l’intérieur de la maison-musée, plusieurs reliques se dévoilent sous la conduite éclairée du conservateur, Mame Hamady Diop.
Parmi les pièces exposées figurent un portrait de Moussa Boukary Sarr, plusieurs représentations de sa fille Penda Sarr, mais aussi une présence qu’on ne s’attend pas à croiser dans un musée : un crocodile empaillé, saisissant de réalisme, présenté comme le fidèle compagnon du fondateur.
D’après les historiens, et une affiche plaquée à l’entrée de la maison-musée, le village de Ngawlé aurait été fondé vers 1765 par Moussa Boukary Sarr. Située à environ 3 kilomètres de la ville de Podor, il regroupe une population métissée de Peuls et Sérères, dont les ancêtres seraient venus de Saré Thioffy.
L’une des caractéristiques esthétiques de ce village tient à sa situation géographique. Il borde le fleuve Sénégal, qui dessine ici une jolie courbe serpentiforme.
Rattaché à la commune de Guédé village, Ngawlé est majoritairement peuplé de pêcheurs, même si d’autres activités telles que la culture de décrue, l’agriculture, le commerce… rythment la vie quotidienne.
Le site semble encore vivre dans l’ancien Fouta. Ses maisons, pour la plupart, construites en banco ou en argile, se fondent dans un paysage où les animaux déambulent à tout-va.
Sur les berges du fleuve, femmes et enfants occupent l’espace. Ils effectuent des travaux domestiques comme le linge, le nettoyage des ustensiles de cuisine…
Comme plusieurs autres villages des environs, Ngawlé est partagé en deux parties. L’une d’elles se trouve de l’autre côté du fleuve Sénégal, sur la rive mauritanienne.
Cette particularité géographique n’a toutefois pas rompu les liens entre les communautés, unie par une histoire et des traditions communes.
Pour comprendre les origines de ce village chargé d’histoires, le chef de village Thierno Bocar Sarr revient sur l’héritage de son fondateur.
« C’est Moussa Boukary Sarr qui a fondé notre village. C’était un érudit. Il maîtrisait le Coran, et en a même écrit un exemplaire qu’on conserve précieusement au village », explique-t-il.
Selon lui, le fondateur avait également imaginé une organisation particulière destinée à assurer la transmission des savoirs.
« Il a fait de telle sorte que toutes les maisons avaient une connaissance spécifique dans un domaine bien déterminé, une manière de veiller à ce que tout soit transmis de génération en génération », poursuit Thierno Bocar.
Et d’ajouter : « Cela a été facilité par le fait que tous les habitants étaient des pêcheurs, même si l’agriculture fait aussi partie du quotidien. Son legs est immense. Nos enfants sont éduqués dès le bas âge aux traditions séculaires qui nous accompagnent ».
Juste en face de la mosquée de Ngawlé, un lieu à la fois mythique et mystique attire l’attention.
Derrière un grillage, un monticule de sable surmonté d’un arbre imposant arbre marque l’endroit où, selon la tradition orale, était attaché l’animal de compagnie de Moussa Boukary Sarr.
Certains pourraient imaginer un chien, un chat, voire un mouton ou un bovidé… Mais il n’en était rien. L’animal en question était… un caïman.
Mame Hamady Diop revient sur cette incroyable histoire.
Le caïman, fidèle compagnon de Moussa Boukary Sarr
« À l’époque de Moussa Boukary Sarr, l’endroit était broussailleux. Un jour, alors qu’il passait dans les environs, il s’était assis ici », dit-il en désignant le lieu grillagé.
« Puis, il alluma un feu pour se faire à manger. Or, il avait allumé le feu juste près du gîte du caïman. Dérangé par la chaleur, l’animal fit irruption pour défier celui qui avait osé troubler son repos », poursuit-il.
Face au reptile, Moussa Boukary Sarr ne perdit pas son sang-froid.
« Il fut certes surpris, mais ne perdit pas son calme. Après quelques incantations, l’animal retrouva sa tranquillité et l’homme réussit à le dompter », affirme le conservateur.
À partir de ce jour, « il naviguait dans les eaux du fleuve à dos de caïman », renseigne notre interlocuteur, les yeux pétillants de fierté, avant de lâcher une formule qui résume la place occupée par le personnage dans la mémoire locale : « C’était un sacré homme (sic) ».
Dans le même sillage, Mame Hamady Diop salue avec admiration le savoir ésotérique attribué à Moussa Boukary Sarr.
« Vous savez, si un individu débarque avec une infection en forêt, ou même une occlusion de la gorge, il suffit de dire quelques incantations tirées du savoir de Moussa Boukary Sarr pour que le mal s’estompe », affirme-t-il.
Pour le conservateur, l’héritage laissé par le fondateur de Ngawlé dépasse largement les objets et les récits conservés dans la maison-musée. Et les habitants sont bénis d’en bénéficier.
« Les fils du village peuvent avoir toutes les bénédictions qu’ils souhaitent s’ils en font bon usage et ne trahissent pas les préceptes de notre ancêtre commun. Dieu nous a offert cette chance », conclut-il.
Par Oumar NDONGO (textes) et Assane SOW (photos)


