«Le Sénégal a une haute idée de son football, qui n’a jamais rien gagné », avait lâché Alain Giresse au sortir de la Can 2015, après une élimination au premier tour suivie de son limogeage. La formule avait piqué, froissé même. Mais, au fond, elle n’était pas totalement infondée. À l’époque, en dehors de quelques coups d’éclat – une finale de Can en 2002, un quart de finale de Coupe du monde dans la foulée – l’armoire à trophées des Lions de la Teranga était désespérément vide. Le Sénégal était une promesse plus qu’un palmarès. Puis, le temps a fait son œuvre, les fruits passant la promesse des fleurs. En effet, à force de travail, de constance et d’abnégation, le Sénégal a changé de dimension. Comme si cette phrase de Giresse avait servi de déclic, un supplément d’âme s’est imposé. En une décennie, les Lions ont redessiné leur trajectoire : deux Can remportées, une finale disputée, trois qualifications consécutives en Coupe du monde. Sans oublier les sélections de jeunes, elles aussi couronnées sur le continent. Cette fois, plus de débat possible : les trophées sont là. Gagnés sur le terrain, avec autorité et dignité, comme l’exige la loi du football.
Aujourd’hui, on pourrait presque reprendre la formule de Giresse en parlant du Maroc. Oui, les Marocains ont une haute idée de leur football. Sur le plan des clubs, elle se justifie : le Royaume chérifien est une place forte du continent. Mais dès que l’on parle de sélection nationale, le contraste est saisissant. De ce point de vue, le Maroc est loin d’être le champion qu’il pense être. Une seule Can au compteur, en 1976 – dans un format bien différent de celui d’aujourd’hui. Une seule finale depuis, en 2004. Et puis quoi ? Une succession de parcours sans relief, souvent stoppés aux portes du dernier carré. Depuis 2017, un plafond de verre : les quarts de finale, jamais au-delà (en dehors de 2025). Pire, certaines campagnes se sont arrêtées dès le premier tour (2012 et 2013, pour ne pas remonter plus loin). En 2015, c’est une exclusion. Pour cause, pays hôte désigné, le Maroc, à trois mois du début de la compétition, a décidé de ne plus l’organiser en invoquant l’épidémie d’Ebola. Une posture qui, étrangement, rappelle des attitudes plus récentes, notamment autour de la Can féminine. Comme on le voit, ce n’est pas la première fois que le pays des Lions de l’Atlas fait un pied de nez au football africain. Et l’on murmure déjà que la Can de futsal, qui doit s’y tenir, pourrait être reportée. Dès lors, une question s’impose : quand on ne parvient pas à gagner durablement sur le terrain, faut-il chercher ailleurs les moyens d’exister ? La hargne avec laquelle le Maroc tente de récupérer le titre continental incline, en tout cas, à répondre par l’affirmative. Dans certaines prises de parole comme dans certaines attitudes, une idée affleure : celle d’un trophée qui pourrait se mériter autrement. Comme une récompense pour services rendus. On met en avant les infrastructures, l’hospitalité, le soutien au football africain – notamment en accueillant des sélections privées de stades homologués.
Mais le football ne fonctionne pas ainsi. Se poser en mécène ou en sauveur ne confère aucun passe-droit. Cela ne transforme pas une ambition en titre. Derrière cette agitation, derrière cette volonté de récupérer un trophée que le Sénégal est allé chercher avec courage et mérite, se dessine une conviction de plus en plus nette : pour le Maroc, dans cette Can, une seule issue semblait acceptable : gagner. À tout prix. Quitte à compter sur des complicités, notamment celles d’une Caf dont certaines décisions interrogent, pour ne pas dire davantage. Non, le football ne récompense ni les investissements, ni les intentions, ni les services rendus. Il ne distribue pas des trophées de reconnaissance. Il sacre des vainqueurs. Point. La vérité, la seule, se joue sur le terrain. C’est elle qui tresse les lauriers, qui légitime la victoire, qui autorise la célébration comme le samedi dernier au Stade de France entre l’équipe nationale et les Sénégalais de la diaspora. Et ce bonheur-là, conquis dans l’effort, aucune décision administrative ne pourra jamais l’offrir.
elhadjibrahima.thiam@lesoleil.sn

