On désigne par « Peuls Fouta » dans les lignes qui suivent les originaires du Fouta-Djalon, région montagneuse de Guinée connue comme le « château d’eau » de l’Afrique de l’Ouest, car elle abrite les sources des deux grands fleuves de la sous-région, le Niger et le Sénégal. Ils forment aujourd’hui la plus importante communauté immigrée au Sénégal et, depuis au moins trois générations, beaucoup d’entre eux sont devenus Sénégalais. Ils se sont installés par un flux continu, amorcé avant les indépendances mais accéléré sous la dictature de Sékou Touré, sans jamais s’interrompre depuis. C’est ce qu’explique Papa Ibrahima Diallo dans Les Guinéens de Dakar. Migration et intégration en Afrique de l’Ouest (L’Harmattan, 2009), ouvrage issu de sa thèse de doctorat. Lors des dernières élections législatives, pour la première fois, un député a été élu sous le label « nationaliste », porté par un discours anti-« Peul Fouta ».
Toute la journée d’hier, sans que l’on puisse en déterminer l’origine, un buzz annonçant une ratonnade prévue aujourd’hui, 15 juillet, contre cette communauté a circulé sur les réseaux sociaux. Dans la foulée, le député Mbaye Dione a écrit au ministre de l’Intégration africaine ainsi qu’à son collègue de l’Intérieur pour les alerter. Le président de l’Alliance des forces de progrès (Afp) condamne ces appels, qu’il juge « contraires aux valeurs d’hospitalité du Sénégal », et rappelle que la libre circulation des personnes est garantie par les accords de la Cedeao. Il souligne que « toute mesure d’éloignement d’étrangers relève exclusivement des autorités de l’État et doit respecter les dispositions légales ainsi que les conventions internationales ».Nous sommes bien dans l’air du temps. Un peu partout, l’étranger est banni, stigmatisé, parfois violenté. L’actualité en Afrique du Sud, les victoires des partis anti-immigration lors d’élections sur plusieurs continents et la prégnance des courants nationalistes rappellent cette quête permanente de boucs émissaires pour expliquer les crises économiques et sociales. Le Sénégal ne pouvait échapper à cette tendance. Mais, ici, elle tend à globaliser une réalité qui est, dans le détail, beaucoup plus nuancée. Après des décennies de présence, différentes formes d’intégration se sont développées au point que le « Peul Fouta » est aujourd’hui haut fonctionnaire, officier de l’armée, élu local, « Lion » du football ou du basket-ball, capitaine d’industrie, artiste renommé…
D’ailleurs, cette communauté est très courtisée en période électorale, car elle constitue un important bassin de suffrages. Une preuve supplémentaire de son intégration, aujourd’hui remise en cause par une frange de Sénégalais. Bien sûr, le communautarisme de certains « Peuls Fouta » ne passe pas inaperçu. Leur forte croissance démographique, l’usage de faux documents d’état civil (à en croire les chroniques judiciaires), le développement de l’habitat spontané et leur forte présence dans le petit commerce sont régulièrement évoqués par leurs détracteurs. Mais, dans le même temps, ils sont réputés travailleurs, solidaires et entreprenants.
Du reste, grâce à leur dynamisme économique, beaucoup de membres de cette communauté sont aujourd’hui propriétaires fonciers dans plusieurs quartiers. On pourrait leur reprocher de contribuer au maintien d’une économie largement informelle ; nombre d’entre eux échappent à une partie de la fiscalité, hors Tva, alors même que leur poids économique justifierait une plus grande formalisation. Toutefois, ils excellent dans des métiers que beaucoup de Sénégalais rechignent à exercer. À qui la faute si la flambée de l’immobilier dans notre capitale profite aussi à une main-d’œuvre venue de la sous-région ?
Naturellement se pose la question du contrôle des étrangers, qui doivent être régulièrement identifiés, détenir des documents en règle et éviter toute forme de ghettoïsation. La politisation de cette hybridation démographique est sournoise. Partout, le même mécanisme est à l’œuvre : des problèmes structurels (chômage, logement, pouvoir d’achat, insécurité) sont imputés à la présence d’une population étrangère, pourtant rarement responsable des causes profondes de ces difficultés. Cette grille de lecture risque d’occulter les véritables défis de l’économie, de l’urbanisation et de la gouvernance. Parmi eux figure notamment la question de la mystique du travail, ce « ñaxx jariñu » (« suer pour gagner son pain »). Elle installe une logique de suspicion à l’égard d’une communauté dont la présence est ancienne, largement intégrée et, dans bien des secteurs, indispensable au fonctionnement de l’économie. Et, pour dire vrai, le « Peul Fouta » occupe aujourd’hui, à certains égards, la place du jeune Sénégalais qui prend la pirogue pour rejoindre les îles Canaries.
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