Samedi dernier, les réseaux sociaux se sont transformés en mur de lamentations et leurs utilisateurs en lanceurs d’alerte. Pendant plusieurs heures, des créateurs de contenus suivis par des milliers d’abonnés ont ouvert leurs directs à une succession de témoignages accablants visant un marabout très populaire sur les plateformes numériques. Celui qui cultivait depuis des années une image d’homme capable de résoudre tous les problèmes a vu sa réputation vaciller au rythme des révélations. Direct après direct, ses clientes, ou plutôt ses victimes, ont raconté la même histoire : celle d’un « vendeur de rêves ». L’une affirme avoir perdu 1,2 million de FCfa, une autre plus de 600.000 FCfa, sans le moindre résultat. Des récits auxquels se sont ajoutés des milliers de commentaires.
Le plus frappant dans cette affaire est peut-être ailleurs. Ces femmes ne réclament pas d’abord un remboursement. Elles cherchent avant tout à empêcher que d’autres ne connaissent le même sort. En prenant la parole, elles sont devenues, malgré elles, des lanceuses d’alerte.
Le pays s’est d’ailleurs doté d’un cadre juridique destiné à mieux protéger celles et ceux qui signalent des faits portant atteinte à l’intérêt général. En effet, le Sénégal a adopté la Loi n° 2025-14 portant statut et protection des lanceurs d’alerte le 26 août 2025. Ce texte protège les personnes signalant de bonne foi des crimes, délits ou infractions, et prévoit des sanctions pénales contre les faux lanceurs d’alerte.
Mais dans la pratique, beaucoup d’alertes naissent bien avant les procédures officielles. Elles émergent sur Facebook, TikTok, Instagram ou X, là où les victimes trouvent une audience immédiate lorsque les voies classiques semblent longues, inaccessibles ou inefficaces. C’est le cas de plateformes de discussion comme Luttons contre l’indiscipline au Sénégal (Lcis) avec ses 300.000 abonnés ou encore Lanceurs d’alerte au Sénégal (Lds) avec ses 44.000 abonnés.
Les réseaux sociaux ne servent plus seulement à divertir ou à alimenter les polémiques. Ils deviennent parfois des espaces de prévention collective. Une publication, un direct ou une vidéo suffisent désormais à mettre en garde des milliers de personnes, à révéler des pratiques jusque-là passées sous silence, voire à sauver des vies.
Les femmes qui ont dénoncé ce marabout s’inscrivent, sans l’avoir forcément recherché, dans cette même logique. Elles ne sont ni expertes, ni militantes, ni juristes. Elles sont simplement des victimes qui ont choisi de rompre le silence pour protéger d’autres personnes.
Leur démarche interroge aussi notre rapport à la parole publique. Pendant longtemps, beaucoup préféraient se taire par honte, par peur d’être jugés ou de ne pas être crus. Aujourd’hui, les réseaux sociaux offrent un espace où les récits individuels se rejoignent, se renforcent mutuellement et finissent par dessiner un phénomène collectif.
Bien sûr, cette justice numérique ne saurait remplacer celle des tribunaux. Les accusations doivent être vérifiées et chacun a droit à la présomption d’innocence. Mais il serait tout aussi dangereux de mépriser ces prises de parole, car elles constituent souvent le premier signal d’un problème plus vaste.
À défaut d’avoir choisi ce rôle, ces victimes auront au moins empêché que d’autres tombent dans le même piège. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, le visage le plus ordinaire du lanceur d’alerte : un citoyen qui transforme son préjudice personnel en avertissement collectif.
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