Le nouveau parti présidentiel n’est pas encore officiellement né qu’il bouleverse déjà les lignes de la politique sénégalaise. Sa naissance annoncée pour le 8 août ressemble moins à un lancement qu’à un séisme.
Ce n’est pas un parti de plus qui s’apprête à entrer dans l’arène. C’est une nouvelle architecture du pouvoir qui prend forme, avec son attraction, ses répulsions et ses inévitables transhumances. Le paysage hérité de l’alternance de mars 2024 est en train de s’effacer sous nos yeux. Une autre carte se dessine, plus simple en apparence, plus redoutable dans ses conséquences.
Deux pôles émergent désormais d’une même matrice politique. D’un côté, Pastef et Ousmane Sonko. De l’autre, le futur parti de Bassirou Diomaye Faye. L’histoire offre rarement un tel paradoxe. Les artisans d’une victoire commune deviennent les bâtisseurs de deux citadelles rivales. Deux plaques tectoniques nées d’un même séisme. Deux héritiers d’une même espérance désormais engagés dans une rivalité qui dépasse les personnes pour structurer durablement le débat public.Depuis mars 2024, le paysage est entré dans une étrange gravitation. L’ancienne opposition, celle qui rêvait de reconquérir le pouvoir perdu, a découvert que la victoire de Pastef lui avait aussi confisqué son rôle. Comment s’opposer à un régime dont on ne constitue plus l’adversaire principal ? La question est restée suspendue, comme un drapeau sans vent.
L’ancienne opposition observe ce duel comme un spectateur arrivé trop tard à la représentation. Elle applaudit parfois, siffle souvent, mais ne monte jamais sur scène. À force de compter les coups échangés entre les deux anciens compagnons, elle a fini par oublier qu’une opposition existe d’abord pour proposer avant de s’opposer. Sa voix s’est le plus souvent résumée à une litanie anti-Sonko. Une stratégie dont la pauvreté tient dans sa simplicité. Faire d’un homme un programme revient à prendre son ombre pour un projet. Pendant que les projecteurs éclairent le duel au sommet de l’État, Bassirou Diomaye Faye avance ses pièces avec la patience d’un joueur d’échecs qui préfère le mat à l’esbroufe.
Les grandes manœuvres se déroulent loin des micros, dans les collectivités locales, auprès des élus, dans les réseaux territoriaux. L’Apr, déjà sonnée par sa défaite, voit ses bastions se fissurer un à un. Les digues craquent toujours avant les barrages. Le futur parti présidentiel ne naît donc pas dans un désert. Il pousse sur un terreau déjà labouré par les ralliements, les hésitations et, il faut bien le dire, les instincts de conservation. En politique, certains changent de camp comme on change de parapluie. Non parce que le ciel est plus bleu ailleurs, mais parce qu’ils savent d’où souffle désormais le vent.
Les déclarations récentes de Bamba Fall résonnent comme un signal. Son appel au chef de l’État pour travailler avec une partie de l’opposition afin de « redresser le pays », assorti d’un limpide « tout sauf Sonko », vaut davantage qu’une formule. C’est peut-être le premier chapitre d’une coalition de circonstance dont le véritable ciment ne serait ni un projet commun ni une vision partagée, mais une même volonté de contenir le patron de Pastef. Les alliances les plus solides naissent parfois d’une ambition. Les plus fragiles d’une aversion.
Reste que Pastef n’a aucune intention de regarder ce nouvel édifice s’élever depuis le trottoir d’en face. Ousmane Sonko sait que les victoires électorales vieillissent vite lorsqu’elles cessent d’être entretenues. Son camp se prépare déjà à transformer la bataille institutionnelle en bataille politique permanente.
Le paradoxe est savoureux. La matrice qui avait enfanté l’unité contre Macky Sall accouche aujourd’hui de la division entre ses vainqueurs. Les compagnons d’hier deviennent les contradicteurs d’aujourd’hui. Les slogans d’union se transforment en mots de passe pour deux camps désormais irréconciliables.
La politique sénégalaise entre ainsi dans un nouvel âge. L’ancienne frontière entre pouvoir et opposition s’efface au profit d’une autre ligne de fracture. Elle ne sépare plus les héritiers de l’ancien régime de ceux de la rupture. Elle partage désormais les héritiers de la rupture eux-mêmes.
Les révolutions, parfois, dévorent leurs enfants. Celle-ci semble avoir choisi une autre gourmandise. Elle préfère les partager en deux camps égaux, persuadés chacun d’incarner l’avenir. La démocratie, au fond, est aussi cela. Une guerre des héritages où chacun revendique le testament, en attendant le verdict du peuple.
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