Pour les mathématiciens, il existe, dans certaines parties d’un diagramme de Venn, des espaces où les cercles se superposent. Des réalités que tout semblait opposer peuvent ainsi se rejoindre et révéler des similitudes insoupçonnées. À l’inverse, selon les astrologues, un parfait alignement des planètes peut propulser vers la lumière des destins longtemps confinés à l’anonymat. Les hommes que l’on dit avisés prétendent voir le monde tel qu’il est réellement. Pourtant, il n’est pas impossible que cette lucidité, elle-même, ne soit qu’une illusion.
N’est-ce pas, au fond, ce sentiment étrange qui nous saisit lorsque nous éprouvons de la nostalgie pour une époque que nous n’avons jamais connue ? Celui qui nous fait croire que nous étions présents aux États-Unis lors de la marche de Selma, aux côtés de Martin Luther King Jr. et des militants du mouvement des droits civiques, alors même que nous sommes nés plusieurs décennies plus tard. Celui qui nous persuade d’avoir marché sur les pas de Omar Blondin Diop et d’avoir arpenté les barricades de Dakar durant les trois jours de braise du Mai 68 sénégalais, alors que nous n’avons fréquenté l’Université Cheikh Anta Diop que bien des années après. Ou encore celui qui nous fait imaginer compagnons de route de Spartacus, partageant la colère et l’espérance de l’esclave qui osa défier la puissance de Rome.
C’est peut-être là l’une des plus singulières facultés de l’être humain : sa capacité à habiter des souvenirs qui ne sont pas les siens, à hériter d’émotions venues d’un autre temps et à se sentir blessé par des défaites qu’il n’a jamais vécues. Ainsi, nombre de jeunes sénégalais de la génération Z continuent de ressentir une forme de mélancolie face à l’échec des Lions à la Can appelée « Caire 1986 », alors même qu’ils n’étaient pas encore nés et que les écrans n’avaient pas encore colonisé leur quotidien. Le monde ne se limite peut-être pas à ce que nous avons personnellement vécu. Fait d’héritages, de mémoires transmises, de combats, le monde est aussi ce que nous sentons être, les dépositaires sans en avoir été les témoins.
À l’approche du 16 juin, jour d’un certain Sénégal-France de la Coupe du monde 2026, autour de nous, des jeunes de moins de 24 ans parlent du 31 mai 2002 et de la victoire des Lions sur les Bleus (1-0). Ont-ils moins de frissons que les générations qui étaient rivées devant la télévision ce vendredi-là, 11h00 GMT ? Nous ne le pensons pas.
Peut-être que le monde est un lieu où se superposent les cercles du passé et du présent. Un espace où nous pouvons nous reconnaître dans des combats que nous n’avons pas menés, pleurer des époques que nous n’avons pas traversées et nous sentir contemporains d’hommes et de femmes disparus depuis longtemps.
En réalité, notre monde se situe à la croisée de ce que nous avons vécu et de ce qui nous touche au point de nous appartenir, même par procuration.
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