Certaines annonces devraient aller de soi. Et pourtant, elles provoquent encore étonnement, commentaires et titres appuyés. Comme si, malgré les discours, nous n’avions pas vraiment changé.
La nomination il y’a quelques semaines de Mame Farma Ndiaye à la tête de la Division des Investigations Criminelles en est une illustration parfaite. À lire nombre de réactions après l’annonce, l’événement résiderait moins dans son parcours que dans son genre. Une femme, disait-on. Comme si cela suffisait à justifier l’émoi.
Mais enfin, pour reprendre une expression cher à un doyen, de quoi parle-t-on ? D’une professionnelle formée, expérimentée, qui a gravi les échelons avec méthode et rigueur. Une trajectoire construite dans la durée, faite d’engagement et de mérite. Rien, absolument rien, dans cette nomination, qui ne relève d’une logique institutionnelle normale.
Et pourtant, l’étonnement persiste.
Ce réflexe n’est pas nouveau. En Angleterre, lorsque Sam Allison arbitre en Premier League en 2023, l’événement est présenté comme historique : il est pourtant le deuxième arbitre noir à ce niveau. C’est à croire que l’histoire de Uriah Rennie, présent pendant plus d’une décennie en PremierLeague, n’avait été qu’une parenthèse.
En France, la désignation de Stéphanie Frappart en Ligue 1 a suscité les mêmes commentaires. Là encore, le fait d’être une femme a pris le pas sur des années de compétence et de performance.
Aux États-Unis, l’élection de Barack Obama a marqué l’histoire. Mais fallait-il encore, au XXIe siècle, qu’un tel parcours paraisse exceptionnel au point d’éclipser la logique même du mérite ?
On pourrait citer Ngozi Okonjo-Iweala à la tête de l’Organisation mondiale du commerce, ou Ketanji Brown Jackson à la Cour suprême des États-Unis, ou encore Koffi Annan, Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies…À chaque fois, la même mise en récit : celle de l’exception, là où il y a, en réalité, continuité.
Ce que ces réactions révèlent est moins un progrès qu’un décalage persistant entre nos principes et nos réflexes. Nous proclamons l’égalité, mais nous continuons de nous étonner lorsqu’elle se manifeste. Nous valorisons le mérite, mais nous le reléguons au second plan dès lors qu’il bouscule nos représentations.
Alors, avons-nous réellement changé de paradigme ? Ou avons-nous simplement appris à habiller autrement nos anciennes habitudes ?
À mon avis, le véritable basculement ne se mesure pas au nombre de “premières fois”. Il commence le jour où ces premières fois cessent d’être remarquées. Le jour où une nomination n’a plus besoin d’être expliquée par le genre, l’origine ou la couleur, mais seulement par la compétence.
La nomination de Mame Farma Ndiaye ne devrait pas être un événement. Elle devrait être une évidence, surtout qu’aujourd’hui, les femmes sont premières partout.
Et tant que l’évidence continuera de nous surprendre, c’est que le changement, lui, n’est pas encore tout à fait accompli.
Abu Omar

