L’affaire de Ndièye, village situé dans le département de Tivaouane, dépasse le simple cadre d’un dossier criminel. Elle raconte l’histoire d’une communauté qui s’est déchirée autour de ce qui aurait dû la rassembler. Elle montre comment un projet de mosquée a progressivement cristallisé des tensions jusqu’à déboucher sur une violence mortelle. Le 4 octobre 2022, B. Mbaye est tué à la suite d’une attaque collective. Ancien muezzin et ancien trésorier de la grande mosquée du village, il avait entrepris la construction d’un lieu de culte face à son domicile. Son projet disposait pourtant d’une autorisation de construction. Mais dans le village, cette initiative suscitait une vive opposition. Pour une partie des habitants, cette nouvelle mosquée ne représentait pas un simple bâtiment. Elle était perçue comme l’émergence d’un nouveau centre d’influence susceptible de remettre en question un équilibre établi depuis longtemps. Derrière les murs en construction se dessinait une lutte silencieuse autour de l’autorité, de la légitimité et du leadership religieux.
Ce jour-là, plusieurs habitants hostiles au projet se rendent sur le chantier. Armés de bâtons, de marteaux et d’autres objets de fortune, ils s’en prennent d’abord aux installations avant de tourner leur colère contre l’homme qui portait le projet. B. Mbaye est violemment agressé. Son fils, venu lui porter assistance, est également blessé. Le muezzin succombe peu après à ses blessures, à quelques mètres de sa maison.
L’enquête conduit à l’arrestation de 12 personnes, parmi lesquelles figurent l’imam du village, deux de ses frères ainsi que plusieurs notables. Très vite, l’affaire prend une dimension qui dépasse la question pénale. Car ce sont les principales figures d’autorité du village qui se retrouvent mises en cause. Pendant près de quatre ans, Ndièye vit au rythme de cette procédure judiciaire. Entre-temps, un des accusés décède en détention tandis qu’une autre personne citée dans le dossier meurt à l’étranger. Lorsque l’affaire arrive devant la Chambre criminelle de Thiès, le 8 juin 2026, onze accusés ont comparu devant les juges. À l’audience, tous ont contesté les faits. L’imam affirme s’être rendu sur les lieux uniquement pour demander l’arrêt des travaux. Le chef du village plaide son innocence. Mais la projection des vidéos de l’attaque fragilise cette ligne de défense. Les images montreraient plusieurs accusés présents sur les lieux, munis de bâtons ou de marteaux. Les fils de la victime ainsi qu’un témoin oculaire décrivent également une agression collective ayant conduit à la mort de B. Mbaye. Le ministère public estime les faits suffisamment établis et requiert dix ans de réclusion criminelle contre dix accusés. La défense, elle, soutient qu’aucun élément ne permet d’identifier avec certitude l’auteur du coup fatal et demande l’acquittement ou, à défaut, une requalification des faits. Le verdict est attendu le 6 juillet prochain. Au-delà de la décision judiciaire, cette affaire met en lumière les fragilités qui peuvent apparaître lorsque les mécanismes traditionnels de médiation cessent de jouer leur rôle. À Ndièye, ceux qui étaient censés apaiser les tensions se sont retrouvés au cœur du conflit.
L’histoire de Ndièye rappelle enfin que les conflits liés au religieux ne trouvent pas toujours leur origine dans des divergences de foi. Ils prennent souvent racine dans des rivalités humaines, des questions d’influence, de reconnaissance ou de pouvoir. Le religieux devient alors le terrain sur lequel s’expriment des tensions plus profondes. Près de quatre ans après les faits, le village porte encore les traces de cette journée d’octobre. Une famille continue de pleurer un père. Une communauté cherche toujours à comprendre comment un projet de mosquée a pu conduire à une telle tragédie. Le 6 juillet, la justice dira le droit. Mais, quel que soit le verdict, une réalité demeurera. À Ndièye, un lieu destiné à rassembler les croyants est devenu le point de départ d’un drame qui les a divisés. Et c’est sans doute là que réside toute la portée de cette affaire.
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