L’identité, qu’est-ce que l’identité ? Est-ce une appartenance qui nous fige, dès le premier jour et pour toujours, dans une catégorie, une communauté ou un groupe social ? Ou bien est-ce une réalité mouvante, qui évolue au gré du temps, des voyages, des expériences et du vécu ? Il aura suffi de quelques mots du président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, en marge du match France-Sénégal comptant pour le premier tour de la Coupe du monde 2026, pour relancer le débat.
« Quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique », a-t-il déclaré lors d’une interview accordée à Rfi et France 24, diffusée le 15 juin 2026. Ces quelques mots ont suscité un tollé d’une ampleur exceptionnelle, en France où les rhétoriciens et nostalgiques d’un temps révolu étaient brusquement dans un coma profond. Ce qui interpelle sur une réflexion sur l’identité. L’ancien Premier ministre verse-t-il dans une forme d’essentialisme ? Ou repose-t-il, au contraire, la sempiternelle question de l’identité et de l’appartenance ? Sommes-nous uniquement Sénégalais lorsque nous avons vécu ailleurs qu’au Sénégal ? Sommes-nous seulement Français lorsque nos origines plongent leurs racines dans l’Afrique subsaharienne ? « Je ne suis pas Français, mais la France coule dans mes veines » : cette formule attribuée à Romain Gary (1914-1980) résume parfaitement la complexité de l’identité telle qu’il l’a vécue.
Né à Vilnius, dans l’ancien Empire russe, devenu Français par choix et par engagement, Romain Gary considérait la nationalité non comme un simple héritage de naissance, mais comme une adhésion à des valeurs, à une histoire et à un destin collectif. Son parcours de résistant, de diplomate et d’écrivain illustre cette conviction que l’on peut appartenir profondément à un pays sans y être né. C’est le cas de nombreux Français, Italiens, Américains et autres Occidentaux ayant des parents originaires d’Afrique.
Ce sont bien des Français, mais ils peuvent aussi éprouver un profond sentiment d’appartenance à l’Afrique sans y être nés. À l’inverse, d’autres peuvent être noirs sans pour autant se sentir Africains. Le match France-Sénégal s’est soldé par une victoire des Bleus (3-1), avec des buteurs nommés Kylian Mbappé et Bradley Barcola. Le premier a des parents originaires du Cameroun et de l’Algérie, tandis que le second est d’origine togolaise. Peut-être que, sur le papier, ils sont uniquement Français, mais leurs trajectoires passent forcément par leurs racines africaines. Kylian Mbappé n’a jamais caché son désir de mieux connaître le Cameroun, où il a été accueilli avec les honneurs en juillet 2023. Son père conserve des attaches solides avec le continent africain.
Il a notamment été l’un des ambassadeurs de la télévision panafricaine New World Tv lors de la Coupe du monde 2022. Malcolm Barcola, l’un des frères de Bradley, a quant à lui porté les couleurs de l’équipe nationale du Togo. Dans l’esprit de Gary, être français relevait moins d’une question de sang que d’une question d’adhésion et d’amour. Il en va de même pour le fait d’être Sénégalais, ou tout autre origine africaine. Naître en France et y acquérir la nationalité n’est pas incompatible avec le fait d’être Africain, Américain ou Asiatique. Et Ousmane Sonko a raison de le rappeler : la majorité des joueurs de l’équipe de France entretient un rapport singulier à l’Afrique, par leurs origines familiales, leur histoire ou leurs attaches culturelles. En ce sens, l’identité est-elle moins un destin qu’un devenir ? Pour Gary, elle était clairement les deux à la fois, mais surtout un chemin en constante évolution. Cette vision est aujourd’hui rejetée par certains nostalgiques d’une France unicolore. Ils pourraient faire leur la réflexion d’Amin Maalouf : « L’identité ne se compartimente pas ; elle ne se répartit ni par moitiés ni par tiers. » Malheureusement pour eux, le temps des identités multiples ne se perd pas. moussadiop@lesoleil.sn

