De par leur métier, les journalistes sont amenés à prendre connaissance d’informations sensibles qui, parfois, concernent l’intérêt national. Ce qui fait d’eux, on l’oublie souvent, de précieuses sources d’information pour les services de renseignement extérieurs, les missions diplomatiques, mais aussi les multinationales.
Ces deux derniers acteurs ne se privent pas, parfois de façon subtile, de soutirer des informations à caractère stratégique aux journalistes. J’en ai fait l’expérience durant ma carrière.
Le 22 juillet 2011, jeune journaliste au « Soleil », j’avais réalisé un reportage sur le Bos Atlantic, un bateau appartenant à la compagnie Dolphin Geophysical basée en Norvège et spécialisée dans le relevé de données sismiques très utiles pour l’exploration et la production pétrolières.
L’objectif était, en partenariat avec Petrosen, de constituer une base de données sismiques que les compagnies pétrolières pourront utiliser pour d’éventuels forages. Il s’agissait d’une réactualisation d’une vieille étude datant de 1986 et qui avait été financée par la Banque mondiale.
L’un des responsables du navire nous avait expliqué que la compagnie avait dépensé 25 millions de dollars pour ce projet parce que, avait-il ajouté, « nous croyons au potentiel pétrolier de cette partie de l’Afrique et les compagnies pétrolières accordent un grand intérêt pour ce projet ».
À l’époque, j’étais loin d’imaginer que notre pays allait, quelques années plus tard, faire des découvertes importantes de pétrole et de gaz. Mais ce qui m’avait intrigué, c’est que quelques mois après ce reportage, j’avais reçu un appel téléphonique en provenance de Londres d’une dame qui me demandait des renseignements sur les contrats d’exploration pétrolière au Sénégal.
Je ne savais pas comment cette personne avait eu mon numéro ni ses intentions et je ne savais quoi lui répondre. C’est après l’annonce des découvertes d’hydrocarbures au Sénégal à partir de 2014 que j’ai fait le rapprochement avec cet appel.
D’autres confrères m’ont confié avoir été confrontés à des situations similaires. J’ai même appris que certains journalistes seniors sont devenus des entremetteurs d’affaires. Arranger un rendez-vous d’affaires entre des investisseurs étrangers et des décideurs locaux peut rapporter gros, m’a-t-on fait savoir.
Ce qui, à mon sens, ne pose pas de problème sur le principe. À condition d’éviter le conflit d’intérêts et le parti pris dans le traitement d’une information impliquant la compagnie ou l’investisseur en question. Ce qui, convenons-en, est difficile à respecter, surtout quand l’entremetteur est responsable d’un média.
Pour conclure sur ce point, je crois que l’éthique et la déontologie journalistiques invitent à la prudence.
Mais il y a un domaine plus sensible encore. C’est quand des espions en habits de diplomates cultivent des liens étroits avec les journalistes du pays d’accueil dans le but de leur soutirer des informations relevant parfois du secret-défense.
Là, c’est au journaliste d’être suffisamment avisé et, disons-le, patriote, pour éviter de livrer des informations sensibles dont il aurait eu connaissance. Certains acteurs vont jusqu’à espionner les journalistes pour avoir accès à ce type de données.
La morale de l’histoire, c’est que les journalistes et leurs sources se tiennent, chacun se « servant » de l’autre comme source d’information, à des degrés variables.
Les journalistes d’investigation sont encore plus exposés. C’est pourquoi l’une des premières choses qu’on leur apprend, c’est de savoir se protéger contre l’espionnage et de verrouiller l’enquête jusqu’à la publication.
seydou.ka@lesoleil.sn

