Les questions de la colonisation et de l’esclavage refont périodiquement surface dans les débats contemporains. Ce sont surtout leurs conséquences (humaines, psychologiques, économiques, retard des anciennes colonies) qui sont évoquées. Un des points centraux de la colonisation, qui a duré principalement du XVe siècle jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, avec des périodes spécifiques selon les régions, et les empires, reste la question des réparations pour les peuples victimes. L’Algérie, qui a soldé la question coloniale par une guerre de libération, l’avait remise sur la table à travers l’organisation d’une Conférence internationale sur les crimes du colonialisme, en novembre et décembre 2025. L’événement, organisé sous l’égide de l’Union africaine, visait à passer du discours mémoriel à une démarche politique et juridique destinée à considérer dans un premier temps le colonialisme, l’esclavage, la ségrégation raciale et l’apartheid comme crimes contre l’humanité, puis à réclamer reconnaissance et réparation.
Le Ghana prendra le relais, en juin dernier, avec une conférence sur la réparation des méfaits de la colonisation. Elle avait réuni des dirigeants de toute l’Afrique et des Caraïbes pour traduire en actions concrètes la résolution des Nations unies reconnaissant l’esclavage comme le crime le plus grave contre l’humanité. Les discussions ont largement porté sur des formes de réparation historiques, y compris la restitution d’œuvres d’art, des investissements économiques, des programmes d’éducation et la reconnaissance officielle des préjudices subis.
Comme inscrite dans une logique de contre-attaque, Suella Braverman, ancienne ministre britannique de l’Intérieur et actuelle membre du parti anti immigration, Reform Uk, a provoqué, le 3 juillet, une controverse internationale en déclarant que les anciennes colonies britanniques devraient rembourser le Royaume-Uni. En réponse aux revendications de réparations pour l’esclavage, elle a affirmé que l’Empire britannique avait « fait beaucoup de bien », et que les pays du Sud devaient indemniser Londres pour les infrastructures et les institutions laissées. Mme Braverman a avancé que « s’attendre à ce que les contribuables britanniques du XXIe siècle paient pour des actes du XVIIIe siècle n’avait aucune base juridique ».
Dans son escalade, elle poursuivait : « Si le gouvernement envisage sérieusement cette question, alors les anciennes colonies devraient rembourser le Royaume-Uni pour les investissements, les efforts et la contribution considérables de ce pays, qui ont jeté les bases de nombreuses démocraties florissantes aujourd’hui ». Allant jusqu’à mettre en exergue les infrastructures mises en place par le pouvoir colonial (routes, écoles, hôpitaux…).
De vigoureuses réactions sont venues des dirigeants des Caraïbes. Le Premier ministre de la Barbade, Mme Mia Mottley, a fermement rejeté ces propos. Qualifiant l’argument d’« asinine » (absurde et stupide), elle a rappelé qu’on ne pouvait pas demander aux descendants d’esclaves de payer pour le mécanisme même qui les a opprimés et exploités. « Les Caraïbes ne doivent rien à la Grande-Bretagne pour l’esclavage, l’exploitation coloniale ou les lois qui traitaient les Africains comme des biens meubles. Nous ne demandons pas la charité. Nous demandons justice, et l’histoire elle-même a déjà établi la vérité », a-t-elle ajouté.
Ce à quoi répondra le philosophe sénégalais Alassane Kitane par le fait que « l’Afrique n’a jamais demandé des infrastructures, elle n’a jamais demandé d’être civilisée ». Encore que ces infrastructures avaient une « fonction coloniale, pas du tout humanitaire, c’est un narratif archi faux qu’aucun homme cultivé n’ignore ». Poursuivant, le philosophe assenera que « les routes, les écoles, les dispensaires avaient une fonction coloniale (puisqu’il suffit juste de voir l’aménagement du territoire à l’époque pour comprendre que les infrastructures étaient dédiées non aux indigènes, mais aux colons). C’est pour le bien-être des occupants qu’on a implanté des infrastructures ». Avant de sermonner Mme Braverman sur les coûts humain, culturel et économique de la colonisation et de s’interroger sur la provenance de la main-d’œuvre, des matières premières et des financements, des « richesses volées à l’Afrique par le système de la colonisation ». La sentence de l’enseignant Kitane est sans appel sur cette « inculture et défaut de profondeur historique, pires qu’une bombe ».
Nous retiendrons la fonction coloniale de l’école quand nous assistions au dramatique scénario de nos « élites politiques » qui ne posent pas d’actes à même de combler le retard colonial et esclavagiste. La politique et le football (prolongement de la Coupe du monde et avec tout le débat sur l’élimination des « Lions ») semblent servir de piège pour reléguer au second plan les urgences du moment.Et là, nous évoquons les premières suppliques de cette « Prière d’un petit enfant nègre » de Guy Tirolien (1917-1988) pour rompre d’avec cette école qui ne fait pas le bonheur de l’Afrique : « Seigneur, je suis très fatigué. Je suis né fatigué. Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq. Et le morne est bien haut qui mène à leur école. Seigneur, je ne veux plus aller à leur école. Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus… ».
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