Mon seul contact avec Edgar Morin remonte à avril 2020 en pleine Covid-19. Un échange de mails pour un projet d’interview dans Le Soleil qui n’aura finalement pas lieu malgré son accord de principe. Mais j’ai gardé une profonde admiration pour l’écrivain bien sûr, mais aussi et surtout l’homme. Résistant, humaniste et penseur de l’humaine condition, il incarnait une certaine idée de l’intellectuel engagé. Il a traversé le siècle en l’éclairant. Avec sa disparition, vendredi 29 mai 2026, à l’âge de 104 ans, c’est un monument de la pensée qui s’effondre. L’homme a marqué les esprits de ses nombreux lecteurs dans le monde tant par sa longévité que par la densité de son œuvre – une quarantaine d’ouvrages publiés – et sa méthode (la pensée complexe).
L’originalité de ce juif laïque, qui se percevait comme un « braconnier du savoir », a été de refuser la parcellisation de la connaissance, au profit d’une vision culturelle et scientifique pluridisciplinaire. Alors que la pensée disjonctive et réductrice règne en maîtresse dans notre civilisation et tient les commandes en politique et en économie, il dénonce la carence du mode de connaissance qui nous a été inculqué, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers. « La suprématie d’une connaissance fragmentée selon les disciplines rend souvent incapable d’opérer le lien entre les parties et les totalités et doit faire place à un mode de connaissance capable de saisir ses objets dans leurs contextes, leurs complexes, leurs ensembles », écrit-il dans « Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur » (Seuil, 1999). À la fois historien, philosophe et scientifique, il a tenté de briser les frontières entre les disciplines. On l’appelait « le penseur planétaire » car il voulait, à travers le concept de « pensée complexe », « relier ce qui, dans notre perception habituelle, ne l’est pas » et identifier « ce qui nous unit comme êtres humains ». Relier plutôt que séparer telle était donc la démarche d’Edgar Morin. Sa pensée holistique échappe à la simplification en prônant un décloisonnement des savoirs pour mieux penser la complexité de la condition humaine.
Bien qu’il a avant tout voulu comprendre et faire comprendre, Edgar Morin a appris à ses dépens que la compréhension est souvent mal comprise. Après la parution d’un article qu’il a cosigné avec Danièle Sallenave et Sami Naïr, « Israël-Palestine : le cancer », publié dans Le Monde du 4 juin 2002, affirmant que « les juifs qui furent les victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens », il est poursuivi pour « antisémitisme et apologie du terrorisme » par deux associations. Pourtant, il a toujours revendiqué son identité juive. De son vrai nom Edgar Nahoum, il est né enfant unique le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique en Grèce, émigrée à Paris. D’abord condamné en première instance, il gagne en appel. Sa faute fut de prêcher la compréhension, mais, écrit-il dans l’avant-propos de son ouvrage « Le monde moderne et la question juive » (Seuil, 2006), « la compréhension et justement la chose la plus totalement incomprise des incompréhensifs ». Ce n’était pas la première fois que son sentiment de la vérité, de la justice ou de l’honneur lui vaille de se faire traiter de traître : traître à la France pour avoir participé à la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, ou s’être opposé à la guerre d’Algérie, traître au socialisme pour avoir résisté au stalinisme, puis pour avoir manqué de foi dans le programme commun de la gauche et enfin traître aux juifs pour avoir manifesté sa compassion aux Palestiniens qui subissent les misères et les humiliations d’une occupation. Mais Edgar Morin n’a jamais renoncé à ses principes. Celui qui se définissait comme un « optipessimiste » a toujours gardé ses inspirations adolescentes tout en perdant ses illusions. Cependant, l’élan vital ne l’a jamais quitté. « J’ai peut-être acquis in utero des forces de résistance qui me sont restées toute ma vie », expliquait-il dans une interview parue dans Le Monde du 4 avril 2020. Ce qui peut-être explique sa longévité exceptionnelle.
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