Au moment où la menace terroriste s’intensifie au Mali et où des groupes armés s’en prennent aux infrastructures stratégiques, le Barrage de Manantali apparaît plus que jamais comme un maillon vital et vulnérable de l’équilibre sahélien. Les médias ont évoqué, cette semaine, les sabotages de lignes électriques qui auraient été perpétrés par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, l’une des nombreuses organisations terroristes qui opèrent au Mali et dans le Sahel plus généralement. En effet, ces menaces visant les installations de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs) rappellent que la guerre moderne ne se limite plus aux affrontements directs. Elle cible désormais l’eau, l’énergie et les ressources partagées. Inauguré en 1988, Manantali, situé dans la région de Kayes, en plus d’être un ouvrage hydroélectrique, est un régulateur hydrologique majeur du bassin du fleuve Sénégal.
Avec une capacité de stockage d’environ 11 milliards de mètres cubes d’eau, il absorbe les excédents en période de fortes pluies et restitue progressivement l’eau en saison sèche. Cette régulation protège les populations contre les crues dévastatrices. Pour les habitants de Bakel, ville principale sur le fleuve Sénégal, tout comme la commune de Ballou, les villages de Yaféra, Aroundou ou Golmy… l’effondrement du barrage pourrait provoquer un drame social. Sur le plan économique, le Barrage de Manantali soutient les périmètres irrigués et garantit une disponibilité en eau essentielle aux écosystèmes comme aux activités humaines. Dans un contexte de dérèglement climatique marqué par des épisodes extrêmes plus fréquents, ce rôle de tampon hydraulique est stratégique. Une attaque contre une telle infrastructure ne provoquerait pas seulement des coupures d’électricité, elle fragiliserait aussi la gestion des crues, l’agriculture irriguée et l’équilibre environnemental du delta.
L’impact de Manantali dépasse largement la production énergétique. Certes, la centrale hydroélectrique alimente plusieurs pays, dont le Sénégal, grâce à un réseau interconnecté. Mais le barrage structure également la vie écologique du fleuve. En modifiant le régime naturel des eaux, il a transformé les dynamiques environnementales du delta. La stabilisation des niveaux d’eau et la baisse des variations de salinité ont favorisé la prolifération du typha et d’autres plantes aquatiques envahissantes. Leur expansion, estimée à environ 10 % par an selon des données de l’Omvs, perturbe la pêche, obstrue les canaux d’irrigation et contribue à la stagnation des eaux, avec des répercussions sanitaires comme la bilharziose ou la dysenterie amibienne.
Ainsi, Manantali incarne un paradoxe sahélien. Outil de résilience face aux inondations et moteur de développement, il est aussi générateur de nouveaux déséquilibres écologiques lorsqu’il n’est pas accompagné de politiques environnementales adaptées. La menace terroriste actuelle vient ajouter une couche supplémentaire de fragilité à cet édifice complexe. S’attaquer à Manantali, ce serait frapper un symbole d’intégration régionale, mais aussi mettre en péril des millions de personnes dépendantes de l’eau régulée, de l’électricité produite et des activités agricoles soutenues par le barrage. Ce serait transformer une infrastructure de coopération en champ de bataille stratégique. Faire barrage autour de Manantali, aujourd’hui, signifie donc bien plus que sécuriser un site. Cela implique de renforcer la protection des infrastructures critiques au Mali, d’améliorer la gestion écologique des débits, de lutter intelligemment contre la prolifération du typha et de consolider la coopération entre États riverains. bgdiop@lesoleil.sn

