Le journaliste-écrivain nous avait pourtant prévenus. La prolifération incontrôlée des jeux d’argent en ligne, disait-il, constitue une véritable catastrophe. Il parlait de « bets mortifères » pouvant faire plus de dégâts que les suicides collectifs du « Barça ou Barsakh ». « Ne rien faire face à ce fléau, c’est contribuer à laisser plonger la jeunesse dans une déchéance sociale pouvant mener à toutes sortes de dérives, voire à la mort », alertait Pape Samba Kane, lors des Jeudis littéraires du Centre culturel Blaise Senghor de Dakar, en avril 2025.
Les prédictions de notre confrère se révèlent aujourd’hui tristement exactes. Au-delà des vies brisées et des familles détruites, les jeux d’argent en ligne causent désormais la mort. La dernière victime en date est un sous-officier de 42 ans, en poste à la légion de gendarmerie de Tambacounda. « Je ne peux plus continuer à vivre… », écrit-il dans une lettre d’adieu à la fois glaçante et bouleversante. Selon plusieurs éléments concordants, le défunt aurait perdu d’importantes sommes dans les paris en ligne, aggravant des difficultés financières qui seraient à l’origine de son suicide. Une mort évitable ? Peut-être, si les alertes répétées de Pape Samba Kane avaient été entendues plus tôt. Car depuis plus de vingt ans, le journaliste multiplie articles, plateaux de télévision, ateliers et conférences pour tirer la sonnette d’alarme sur les ravages des jeux d’argent. À son actif, deux ouvrages consacrés à cette problématique : «Casinos et machines à sous au Sénégal : le poker menteur des hommes politiques», publié en 2006, et «La folie des jeux d’argent», paru en 2025. Le premier s’adresse aux adultes ; le second cible davantage les jeunes. Tous deux décrivent les dégâts provoqués par l’addiction aux jeux d’argent numériques. Très tôt, Pape Samba Kane avait vu le danger venir. Il appelait sans cesse les autorités étatiques, les acteurs des médias et les forces vives du pays à faire front contre ce fléau numérique aussi invisible que ravageur. Partout où il intervenait, le journaliste exhortait à prendre conscience de la menace, répétant inlassablement cette phrase devenue célèbre : « Il a été scientifiquement prouvé que les jeux d’argent produisent des effets comparables à ceux de la cocaïne ou de l’héroïne ».
L’actualité invite aujourd’hui à prendre ce phénomène très au sérieux. La mort tragique du sous-officier montre à quel point le mal est profond et exige une mobilisation générale. En première ligne : la presse et les décideurs publics. À la presse revient le rôle de dénoncer, sensibiliser et conscientiser la jeunesse. Aux décideurs incombe celui de renforcer la législation, d’imposer une fiscalité plus lourde et de limiter la prolifération des plateformes de jeux. Car sur les téléphones portables, des centaines d’applications donnent désormais accès à tous les jeux traditionnellement présents dans les casinos : blackjack, poker, roulette, machines à sous. Les smartphones sont devenus de véritables « casinos portables », accessibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, rendant le contrôle encore plus difficile. Comme le répète souvent Pape Samba Kane, tout doit être mis en oeuvre pour freiner les ravages de cette dépendance numérique. « De nombreux chercheurs ont travaillé sur cette question et réalisé des découvertes majeures. Ils ont notamment observé que les personnes dépendantes aux jeux présentent des comportements comparables à ceux des toxicomanes. Certaines études évoquent également des réactions biologiques similaires à celles observées chez les consommateurs de cocaïne ou d’héroïne ». Au fond, Pape Samba Kane avait déjà tout dit. Ce qu’il reste désormais à faire, c’est agir. Pour éviter d’autres destins brisés et sans doute d’autres morts.
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