Le pays grince comme une mécanique mal huilée. Dans les rues, les bus à l’arrêt dessinent une géographie de l’immobilité. La grève illimitée des transporteurs n’est pas seulement une épreuve de force, elle est un miroir tendu à la nation. Et ce miroir, sans indulgence, renvoie l’image d’un Sénégal gagné par une inquiétude diffuse, où chaque secteur semble prêt à entrer à son tour dans la danse du blocage.Car déjà, la santé tousse. L’école s’impatiente. Les syndicats affûtent leurs mots comme on aiguise des lames. À mesure que le front social s’élargit, une évidence s’impose, lourde comme un ciel d’hivernage. Le malaise est profond, ancien, enraciné. Il ne surgit pas de nulle part, il remonte des strates accumulées d’années de renoncements, d’arbitrages fragiles, de promesses différées.
Le pouvoir, bien sûr, est en première ligne. On attend de lui qu’il tranche, qu’il arbitre, qu’il incarne une direction. Gouverner, ce n’est pas seulement gérer l’urgence, c’est donner du sens au mouvement, offrir une perspective qui dépasse l’instant.
Mais la critique, si nécessaire soit-elle, ne doit pas se muer en facilité. Car l’État d’aujourd’hui est aussi l’héritier d’hier. Les déséquilibres budgétaires, les rigidités structurelles, les attentes sociales accumulées composent une équation redoutable. On ne redresse pas en quelques mois ce qui s’est lentement déformé au fil des ans. Le réel, têtu, impose ses limites.
Dès lors, la tentation du tout ou rien apparaît pour ce qu’elle est. Une illusion dangereuse. La sagesse populaire le murmure avec une justesse désarmante. La plus belle fille du monde ne peut donner plus que ce qu’elle a. Autrement dit, toute revendication, même fondée, doit composer avec les ressources disponibles. Faute de quoi, elle se transforme en exigence impossible, donc en frustration renouvelée.
Et le contexte mondial n’offre aucun répit. Les tensions autour de l’Iran, les secousses énergétiques, les chaînes d’approvisionnement malmenées pèsent sur les économies les plus solides. À plus forte raison sur celles qui avancent déjà en équilibre instable. Dans ce paysage chahuté, chaque crispation interne agit comme un multiplicateur de fragilité.
Le bras de fer social, dans ces conditions, ressemble à un jeu à somme négative. En paralysant les transports, on bloque la circulation des biens, on freine l’activité, on réduit les recettes qui pourraient précisément financer les réponses attendues. C’est un cercle vicieux, une spirale où chacun, croyant défendre son droit, contribue malgré lui à affaiblir le socle commun.
Faut-il pour autant renoncer à la grève, cet outil ancien des luttes sociales ? Certainement pas. Mais il faut en retrouver l’esprit. Une grève est un signal, une alerte, un langage. Elle perd sa force lorsqu’elle devient un état permanent, une stratégie d’enlisement. À trop durer, elle ne dit plus rien, sinon l’impasse.
Ce dont le Sénégal a besoin aujourd’hui, ce n’est pas d’une surenchère de blocages, mais d’une lucidité partagée. Une capacité collective à regarder les contraintes en face sans céder à la tentation du déni. Il ne s’agit pas de demander aux uns de se taire ni aux autres de céder, mais d’inventer un espace où l’exigence sociale rencontre la responsabilité politique.
La crise actuelle, au fond, pose une question simple et redoutable. Comment continuer à revendiquer sans se détruire soi-même ? C’est là que se joue l’essentiel. Dans cette ligne étroite entre le droit et le possible, entre la colère légitime et la nécessité commune. Le Sénégal n’est pas condamné à l’enlisement. Mais il ne s’en sortira pas par la seule force des rapports de force. Il lui faudra autre chose. Une forme de courage tranquille. Celui qui consiste à préférer la construction patiente à la satisfaction immédiate, le compromis exigeant à la victoire illusoire…
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