Pape Malick n’a que 12 ans. Pourtant, sa vie a déjà basculé. Il y a une semaine, nous l’avons rencontré dans une clinique ophtalmologique de Dakar. À ses côtés, une mère abattue, la voix tremblante, le regard vidé par l’angoisse. « Tout a commencé par une simple conjonctivite. Puis la situation s’est aggravée. Et récemment, les médecins nous ont annoncé que son œil gauche était irrécupérable », confie-t-elle avec douleur. Dans la salle d’attente, le silence pèse lourd. Celui d’une famille détruite par un drame qui aurait probablement pu être évité. Car au début de la maladie, le père de l’enfant a refusé de l’emmener à l’hôpital.
Convaincu par un proche, il préfère consulter un guérisseur traditionnel présenté comme capable de soigner le mal. C’est le début du cauchemar. Talismans, décoctions, racines, potions… rien n’y fera. Pire encore : l’état de l’enfant se détériore rapidement. Comme souvent, l’hôpital devient alors le dernier recours. Mais il est déjà trop tard. Le mal est profond. L’œil gauche du garçon a subi des dommages considérables. « Dire qu’il est définitivement perdu est peut-être encore prématuré. Mais la situation est extrêmement compliquée. La rétine a été sévèrement atteinte », explique le médecin en charge du dossier. Avant de pousser un cri d’alarme. « Notre pays est devenu une véritable officine à ciel ouvert.
À chaque coin de rue, quelqu’un prétend pouvoir guérir toutes les maladies grâce à des amulettes ou des recettes miracles. Et tout cela se déroule sous les yeux de tout le monde, sans véritable réaction. Ce qui se passe est gravissime ». Le constat est brutal, mais difficile à contester. Le phénomène du charlatanisme médical prend une ampleur inquiétante au Sénégal. Aucune localité n’y échappe désormais. Les guérisseurs autoproclamés se multiplient, promettant des traitements contre l’hypertension, le diabète, l’insuffisance rénale, les hémorroïdes ou encore la cataracte. Certains vont même jusqu’à affirmer pouvoir guérir le VIH/Sida. Des promesses aussi dangereuses qu’irresponsables. Et pendant ce temps, les drames humains s’accumulent : décès évitables, handicaps irréversibles, familles brisées. Mais le plus inquiétant est ailleurs. Ces guérisseurs ont désormais trouvé un puissant relais : les médias. Télévisions, radios, sites d’information… partout, les mêmes discours se répètent sans contradiction ni encadrement. Sur certaines chaînes privées, des personnalités médiatiques et journalistes témoignent publiquement en faveur de ces prétendus thérapeutes. « J’ai fait tous les hôpitaux sans résultat.
Les guérisseurs autoproclamés se multiplient, promettant des traitements contre l’hypertension, le diabète, l’insuffisance rénale, les hémorroïdes ou encore la cataracte
Avec lui, tout a changé. Aujourd’hui, je suis totalement guéri », affirme un journaliste dans une vidéo largement relayée. Une autre séquence montre un communicateur traditionnel déclarant : « J’avais perdu espoir. Puis un ami m’a présenté ce marabout. Dieu merci, aujourd’hui je vais très bien ». À la fin, le même scénario : invitation au public à consulter ces « guérisseurs 2.0 », présentés comme capables de vaincre les maladies les plus graves.
Cette banalisation constitue un véritable danger sanitaire. Car derrière ces publicités déguisées en témoignages se cachent parfois des conséquences dramatiques : patients abandonnant leurs traitements, diagnostics retardés, complications irréversibles. Face à cette situation, l’État ne peut plus rester spectateur. Les autorités doivent agir rapidement en encadrant strictement la publicité liée aux pratiques thérapeutiques non reconnues et en responsabilisant les médias qui diffusent ces contenus. L’enjeu dépasse le simple débat médiatique. Il s’agit d’une question de santé publique. Et peut-être même d’une urgence nationale.
abdoulaye.diallo@lesoleil.sn

