Dieu a décrit l’homme comme un être ingrat. À peine sorti de l’épreuve, il oublie souvent celui qui l’a aidé à la traverser. Cette faiblesse humaine s’observe partout, mais elle atteint parfois des sommets dans le football. Le supporter est ca-pable de porter son héros aux nues un jour et de réclamer sa tête le lendemain. Le supporter sénégalais n’échappe pas à cette règle universelle. Il y ajoute même une passion qui rend les jugements plus rapides et plus sévères.
Le 31 mai 2026, en pleine préparation de la Coupe du monde américaine, pour laquelle elle s’est qualifiée avec autorité, l’équipe nationale du Sénégal disputait un match amical contre les États-Unis. Un simple rendez-vous de préparation destiné à tester des automatismes, évaluer des états de forme et donner du temps de jeu à certains joueurs. Le contexte était pourtant connu. Le regroupement avait dé buté tardivement. Plusieurs internationaux venaient à peine de terminer leur saison. D’autres n’avaient pas encore rejoint le groupe. L’effectif était incomplet et Pape Thiaw devait composer avec les moyens du moment.
Mais le football moderne ne connaît guère la patience. La défaite contre une équipe américaine au complet et réunie depuis plusieurs semaines a aussitôt déclenché le procès. Sur les plateaux, dans les groupes WhatsApp et sur les ré-seaux sociaux, chacun s’est découvert une vocation de sé lectionneur. Pape Thiaw se serait trompé dans ses choix. Certains joueurs n’auraient plus leur place. D’autres auraient dû être convoqués. En quatre-vingt-dix minutes, les certi-tudes ont remplacé la confiance. Comme souvent, la mé moire a déserté le débat. Quelques mois plus tôt, avant la Can remportée au Maroc, les mêmes interrogations visaient Sadio Mané. On le disait vieillissant. Certains estimaient que son temps était passé. Comme si l’âge effaçait soudain l’histoire. Comme si l’ancien joueur de Liverpool n’avait pas porté sur ses épaules les plus grands succès du football sé-négalais. Pourtant, c’est avec lui que le Sénégal a remporté sa première Coupe d’Afrique des nations. C’est avec lui que les Lions ont franchi des caps longtemps jugés inaccessibles. Double Ballon d’Or africain, vice-Ballon d’Or mondial derrière Lionel Messi, vainqueur partout où il est passé, Sadio Mané a écrit quelques-unes des plus belles pages de notre histoire sportive. Mais dans le football, les statues sont souvent construites sur du sable. Cette tendance n’est d’ailleurs paspropre au sport.
Les Athéniens ont condamné Socrate après avoir bénéficié de son enseignement. Les peuples acclament leurs héros avant de les contester. Plus vous donnez, plus l’on considère vos exploits comme un dù. Voilà pourquoi les critiques adressées à Pape Thiaw méritent d’être rela-tivisées. Depuis sa nomination, les résultats lui ont largement donné raison. Pourtant, il suffit d’un match de préparation perdu pour que certains réclament déjà des changements radicaux. Le football reste une affaire de passion. Et la pas-sion oublie souvent les victoires d’hier pour s’inquiéter du résultat du jour. L’histoire du sport est pourtant remplie d’équipes que l’on disait finies avant leur heure et d’entrai-neurs que l’on condamnait avant le verdict du terrain. Alors, avant de chercher des coupables après un simple match amical, souvenons-nous que la mémoire est aussi une qualité sportive. Et si, au soir du 19 juillet 2026, Pape Thiaw venait à offrir à l’Afrique sa première Coupe du monde, beaucoup de ceux qui doutent aujourd’hui expliqueront sans doute qu’ils n’ont jamais cessé d’y croire. L’ingratitude a ceci de particulier: elle oublie vite, mais se souvient toujours au moment de célébrer.
Par Abu Oumar

