On parle souvent de l’éducation aux médias, à l’information et à l’IA (EMI) comme une réponse quasi évidente à la désinformation. Une sorte de solution durable, presque indiscutable.
Elle est théorisée et suggérée par les plus grandes institutions en charge de l’intégrité de l’information. Et pourtant… D’abord, nous avons tous observé les limites du fact-checking : un outil indispensable certes mais lent, curatif, et encore largement réservé aux professionnels de l’information. Il est parfois élitiste, réservé à des catégories socioprofessionnelles. Mais là encore il faut avoir une bonne hygiène informative pour aller chercher les contenus vérifiés. Les algorithmes ne les proposent pas machinalement.
Avec toute la critique faite au fact-checking, il fallait un retour vers une notion reconnue durant les années 70 par l’Unesco. Alors, nous nous sommes tournés vers l’EMI. Il s’agit de former les citoyens, développer l’esprit critique et apprendre à vérifier. Sur le papier, la stratégie est solide. Mais dans la réalité, elle se heurte à un problème majeur : le temps. Former à l’esprit critique est un processus long. Il ne s’agit pas d’un outil technique encore moins d’une science exacte.
Il s’agit d’un assemblage d’outils et d’éléments factuels, sociologiques, sociaux, empiriques… L’EMI prend en compte le contexte, ajuste les réflexions sur l’information et met l’accent sur les limites et lacunes du rationnel. Ceci étant, elle est aussi lente que le simple fait de vérifier. Elle s’accommode à un mode de vie et à des habitudes de consommation de l’information. Or, la désinformation, elle, va vite. Très vite. Elle circule, s’impose, influence… bien avant que les réflexes critiques ne puissent s’activer.
Elle ne bouscule pas les pensées existantes, elle s’en nourrit quotidiennement. C’est dans ce décalage évident qu’apparaît aujourd’hui une nouvelle promesse : la labellisation de l’information. Un principe simple : intégrer des signaux de confiance directement dans les contenus. Un label, un score, un indicateur qui permettrait au public de s’orienter rapidement dans un flux informationnel saturé.
Quoi de mieux qu’un baromètre scientifique, loin des considérations subjectives. La labellisation se veut objective, nourrie de données et laissée à l’appréciation du public.Dit autrement : ne plus seulement apprendre à vérifier, ou à remettre en cause mais aider à trier. Mais cette approche change profondément les règles du jeu. D’abord, elle déplace la responsabilité. On ne demande plus uniquement au citoyen d’être critique, ni seulement au journaliste de vérifier, mais à tout un écosystème de produire de la confiance.
Ensuite, elle introduit une logique préventive. Là où le fact-checking corrige après coup, la labellisation tente d’agir en amont, au moment même de l’exposition à l’information. Elle oriente vers les médias à consulter. Il est plus qu’évident que l’information se cherche de nos jours. On ne la subit pas. On la cocrée avec les professionnels. Donc, il faut avant même de s’exposer aux informations avoir un outil nécessaire. Mais surtout, la labellisation soulève une question centrale : qui décide de ce qui est fiable ?
Car derrière chaque label, il y a un pouvoir. Celui d’influencer la perception, de hiérarchiser les contenus, d’orienter les croyances. Sans transparence, sans indépendance et sans cadre clair, la labellisation peut rapidement produire l’effet inverse de celui recherché : renforcer la défiance plutôt que la réduire. Alors, faut-il y voir une nouvelle forme d’éducation aux médias ? Peut-être. Mais à condition de ne pas en faire un substitut. Une EMI augmentée, oui. Une labellissation claire, oui.
Mais il y a un risque : habituer les citoyens à faire confiance aux labels… sans plus jamais questionner ce qu’ils recouvrent. Et au fond, une société qui délègue entièrement son esprit critique est-elle vraiment mieux armée contre la désinformation ? diery.diagne@lesoleil.sn


