New York a la Statue de la Liberté. Paris, la tour Eiffel. Londres, Big Ben. L’Inde, le Taj Mahal. Rio de Janeiro, le Christ Rédempteur. Ces monuments dépassent leur simple fonction architecturale : ils incarnent une ville, parfois même une nation entière. Une seule image suffit à les identifier. Et le Sénégal ?
Pendant longtemps, le pays ne disposait pas d’un symbole monumental capable de s’imposer dans l’imaginaire collectif mondial. Le car rapide, avec ses couleurs éclatantes, faisait figure d’exception. Gorée, bien sûr, occupait une place à part. Mais aucun monument ne renvoyait instantanément au Sénégal de manière aussi évidente. Du moins jusqu’au 3 avril 2010, date de l’inauguration du Monument de la Renaissance africaine. Ce jour-là, Abdoulaye Wade offrait au Sénégal ce que beaucoup de nations possèdent déjà : un puissant marqueur identitaire.
Perchés sur l’une des collines des Mamelles, les trois colosses dominent Dakar depuis seize ans. Et qu’on les aime ou non, un fait demeure : ils ont fini par s’imposer dans le paysage national comme dans l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, le Monument de la Renaissance africaine est devenu un passage obligé pour les visiteurs, un lieu de promenade pour les Sénégalais et l’une des images les plus diffusées lorsqu’il s’agit d’illustrer le pays.
Et pourtant, que n’a-t-on pas entendu à l’époque ! La statue serait idolâtre. Elle cacherait des symboles maçonniques. Elle porterait atteinte aux valeurs religieuses. D’autres croyaient discerner des messages occultes dans le moindre détail de l’œuvre. Le pagne de la femme serait trop court…Afin d’apaiser les critiques, il fut même demandé aux ouvriers nord-coréens chargés de la construction de rallonger légèrement le cache-cuisse.
Mais les critiques ne s’arrêtèrent pas là. Le coût du projet fit couler des torrents d’encre. On parla de 15 millions d’euros. On affirma qu’Abdoulaye Wade percevrait personnellement une partie des recettes au titre des droits d’auteur. L’acquisition du terrain fut contestée. Même l’emplacement devint un sujet de controverse. Certains allèrent jusqu’à soutenir que sa construction sur les Mamelles pourrait réveiller le volcan endormi et provoquer une catastrophe naturelle à Ouakam. Ainsi donc, pendant des mois, le monument fut attaqué sous tous les angles : religieux, politique, financier, esthétique et environnemental. Pourtant, Wade ne recula pas.
Le jour de l’inauguration, alors que dix-neuf chefs d’État et plusieurs personnalités internationales avaient fait le déplacement, l’opposition organisait une contre-manifestation. À ses yeux, le Monument de la Renaissance incarnait toutes les dérives du régime.
Seize ans plus tard, qui peut sérieusement soutenir que ce monument fut une erreur ? Le temps a tranché. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le colloque consacré à l’héritage politique et humain d’Abdoulaye Wade, organisé lors de la deuxième journée des célébrations du centenaire du « Pape du Sopi », s’est tenu dans cet endroit. Un clin d’œil particulièrement symbolique.
Cette histoire offre une leçon qui dépasse largement le seul cas du Monument de la Renaissance africaine. La critique est indispensable dans une démocratie. Elle permet de questionner, d’alerter et parfois de corriger. Mais elle gagne toujours à conserver une part de mesure. Car l’histoire réserve souvent des surprises. Ce qui paraît absurde aujourd’hui peut se révéler pertinent demain. L’objectivité exige donc une certaine prudence dans le jugement, d’autant que les événements ne révèlent souvent leur véritable portée qu’avec le temps. Le futur finit par éclairer ce que l’immédiateté rend difficile à percevoir.
Le Monument de la Renaissance africaine en est une illustration. Abdoulaye Wade était convaincu de la pertinence de son projet et s’y est tenu malgré les critiques. La même détermination l’a guidé lorsqu’il a porté la construction de l’autoroute à péage, puis celle du nouvel aéroport international. Il suffit d’imaginer Dakar sans ces infrastructures pour mesurer leur impact sur le développement du pays.
Bien sûr, aucun parcours politique n’est exempt d’erreurs. Gouverner implique des choix, parfois contestables, parfois contestés. Toute œuvre humaine comporte sa part d’ombre, de regrets et d’imperfections. Mais ces limites ne doivent pas conduire à occulter les réalisations majeures. L’histoire retient rarement les dirigeants pour leur perfection ; elle les juge davantage à l’aune de leur contribution durable à leur pays.
elhadjibrahima.thiam@lesoleil.sn

