Le ton de sa voix est mou. La détresse y transparaît. Au bout du fil, à la veille de la Tabaski, un ami, vendeur occasionnel de moutons, ne cache plus son désarroi : « Boy, je ne cherche même plus à faire des bénéfices. Je veux simplement vendre mes béliers et limiter les pertes ». Comme beaucoup de Sénégalais ces dernières années, il avait vu dans le commerce des moutons de Tabaski une opportunité lucrative. Convaincu de réaliser une bonne affaire, il y a investi, selon ses dires, 4,5 millions de FCfa. L’opération s’est pourtant soldée par un échec retentissant. À mesure que la fête approchait, l’inquiétude grandissait en lui. Craignant de ne pas écouler son cheptel, il a progressivement baissé ses prix. En vain. Il n’a pas réussi à écouler tous ses moutons.
Son histoire est loin d’être un cas isolé. Cette année, beaucoup de vendeurs ont connu le même sort, comme en témoignent les nombreux récits relayés sur les réseaux sociaux. À qui la faute ? Certains n’hésitent pas à pointer du doigt les autorités. Pourtant, ces nouveaux acteurs du marché devraient avant tout s’interroger sur leurs propres choix.
Car derrière cette ruée vers le commerce du mouton se cache souvent une même motivation : la recherche de gains rapides. Beaucoup ont investi dans l’espoir de profiter d’une demande traditionnellement forte, sans toujours mesurer les risques ni comprendre les réalités du marché.
Cette année encore, les prix des moutons ont atteint des niveaux particulièrement élevés. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il semble avoir franchi un cap. Nombre de vendeurs ont misé sur la détresse des chefs de famille, persuadés que l’obligation sociale et religieuse les pousserait à acheter à n’importe quel prix. Or, la Tabaski ne se résume ni à une transaction commerciale ni à l’abattage d’un mouton. Elle incarne avant tout des valeurs de partage, de solidarité et d’attention envers les plus modestes.
Il n’est évidemment pas demandé aux vendeurs de sacrifier leur rentabilité, de jouer au bon samaritain. En revanche, un minimum de mesure dans la fixation des prix aurait permis de préserver un certain équilibre. À force donc de tirer sur la corde, certains ont fini par provoquer l’effet inverse de celui recherché. L’argument de la hausse du prix de l’aliment de bétail, souvent avancé pour justifier l’envolée des tarifs, mérite d’ailleurs d’être nuancé. Certes, les coûts ont augmenté à l’approche de la fête. Mais durant l’essentiel de l’année, les prix sont restés relativement accessibles. Par ailleurs, l’État accompagne largement la filière. Chaque année, la préparation de la Tabaski fait l’objet d’un conseil interministériel dédié. Des mesures importantes sont mises en œuvre : subvention de l’aliment de bétail, aménagement des points de vente, accès à l’eau, électrification, sécurisation des sites et facilitation de l’approvisionnement. Des efforts qui visent à garantir une offre suffisante et favoriser des prix raisonnables.
Mais depuis l’arrivée massive de ces « éleveurs circonstanciels », attirés par la perspective de profits rapides, le marché s’est profondément déséquilibré. Autrefois, lorsque les bergers constituaient l’essentiel des vendeurs, il était courant de trouver de beaux moutons à moins de 100.000 FCfa. Aujourd’hui, cette somme suffit parfois à peine pour acquérir un jeune sujet, après une négociation serrée. Face à cette inflation continue, les habitudes évoluent. De plus en plus de familles achètent un mouton juste après la Tabaski et l’élèvent elles-mêmes, ou le confient à des proches disposant de plus d’espace, en prévision de l’année suivante. Cette stratégie gagne du terrain et réduit progressivement le nombre d’acheteurs contraints de se fournir à la dernière minute. C’est d’ailleurs ce qui explique l’engouement croissant observé sur plusieurs grands marchés, notamment à Rufisque et à Keur Massar, où les jeunes moutons sont désormais particulièrement recherchés au lendemain de la Tabaski. Faut-il le rappeler, entreprendre ne consiste pas seulement à investir de l’argent. Cela exige aussi de comprendre les mécanismes du marché, d’anticiper les comportements des consommateurs et de s’adapter aux changements.
Mon ami l’a appris à ses dépens. Comme beaucoup d’autres vendeurs occasionnels, il a cru que la forte demande suffisait à garantir le succès. Le marché, lui, lui a rappelé que lorsqu’on privilégie l’appât du gain au détriment des réalités économiques, le coup de corne peut être violent.
elhadjibrahima.thiam@lesoleil.sn

