Chaque approche de la Tabaski me fait penser à Mbaye Fall, célèbre personnage du roman « La misère des temps ». Ce brave quadragénaire dont toutes les conditions étaient réunies pour faire de lui l’homme le plus démuni de l’univers, s’était retrouvé sans le sou après que la compagnie pour laquelle il travaillait, en faillite, a refusé de leur payer leurs arriérées de salaire pour passer la fête dans de bonnes conditions. Ses espoirs enterrés, Mbaye Fall avait pris le soin d’expédier ses enfants chez leur grand-mère, afin de leur éviter de jeûner en ce jour sacré où les Musulmans se gavaient de viande jusqu’à n’en plus pouvoir. Il n’avait pas le choix ; lui qui était habitué à jeûner tout un mois sans le moindre effet… Aujourd’hui, nombreux sont les hommes qui, à l’image de Mbaye Fall, vivent dans une extrême pauvreté et ne savent plus où donner de la tête. Aujourd’hui, dans un monde où les inégalités se creusent, combien d’entre nous mesurent vraiment la profondeur spirituelle, la dimension humaine et la portée universelle du sacrifice d’Ibrahim ? Difficile à dire. Nous assistons à une crise de solidarité, de générosité, « clef de toutes les autres vertus », selon Descartes. Cette valeur qu’est le partage est en train de s’éteindre. Quand nous regardons autour de nous, nous nous rendons compte que la plupart des gens mangent sans penser à leurs voisins. Nous vivons dans une société où l’individualisme et l’égoïsme ont pris le dessus sur toutes les valeurs ; dans une société où la solidarité, l’entraide et le partage ont pris la tangente. Quand des parents ou des hôtes débarquent à l’improviste, nous faisons tout pour retarder le repas jusqu’à ce qu’ils rentrent. Quand un talibé tape à notre porte, nous lui disons que le repas n’est pas encore servi ou que nous avons déjà mangé. Quand vient la Tabaski, nous enfumons son voisin sans savoir s’il a un agnelet à sacrifier. Quand vient le ramadan, nous nous gavons de bonnes choses et, le ventre plein, nous éructons, rotons exagérément, jetons à la poubelle une bonne quantité de nourriture alors que cette nourriture aurait pu rassasier les voisins qui dorment avec l’estomac dans les talons. Pire, certains ont aujourd’hui blindé leurs maisons. Ils se sont barricadés avec des portes en fer, ont installé des sonneries, des interphones et même des caméras pour avoir à l’œil ceux qui viendraient troubler leur quiétude. D’autres ont jugé utile de trouver des chiens, non pour décourager les voleurs, mais pour dissuader les visiteurs indésirables.
Une fois que vous vous rendez à l’intérieur du pays, l’on se rend compte de la force de la générosité des gens qui ont compris que partager, c’est faire preuve de générosité, de donner ce qu’on a de mieux à ceux qui en ont le plus besoin. Partout au Sénégal, des femmes et des hommes d’une générosité exempte de toute ostentation s’illustrent au quotidien en donnant à manger aux autres sans penser à eux-mêmes. Cette générosité, on la découvre dans le Sénégal des profondeurs. Dans ces villages les plus reculés, chaque maison est celle du Bon Dieu. Dès qu’on annonce l’arrivée d’un tel, fils de tel, ou même d’un étranger, tout le monde se précipite, apporte de l’eau fraîche, du lait caillé bien préparé et à l’heure du déjeuner, du dîner ou du petit déjeuner, chaque maison rivalise de générosité. On amène tellement de plats qu’une garnison tout entière ne pouvait manger. Ça, c’est de la générosité.
Partager ou être généreux n’est pas inné, ça s’apprend. Celui qui ne peut pas offrir dix francs ne donnera jamais mille francs. Être généreux, ce n’est pas seulement donner de l’argent. C’est aussi partager son repas avec son voisin, soutenir son ami, son parent quand il est dans le besoin. C’est assister les plus faibles, accueillir chez soi un ami en difficulté, prêter si possible sa voiture en cas d’urgence. Nombreux sont ces gens qui se privent de repos et se consacrent nuit et jour à amasser une fortune, mais qui ignorent tout le sens de l’entraide et de la solidarité, piliers essentiels pour un équilibre social, économique et spirituel.
Soyons généreux et sachons partager, car en multipliant les bonnes actions, nous rendons le monde autour de nous meilleur et plus harmonieux.
samba.oumar.fall@lesoleil.sn

