Je le confesse, je ne sais pas dire non. Une invitation à laquelle je n’avais pas envie d’assister, mettre fin à une conversation qui ne fait que me faire perdre du temps… Les exemples sont nombreux. Je suppose que je ne suis pas le seul à avoir ce sentiment étrange d’être dépossédé de ce que j’ai le plus précieux : le temps. Ne pas savoir dire non, c’est subir en réalité une double aliénation. C’est ne pas disposer librement de soi ni de son temps. Sénèque, l’un des grands maîtres stoïciens de la Rome impériale qui fut conseiller de Néron, nous propose une méthode sans concession pour ne plus accepter de faire ce que nous n’avons pas envie de faire. Il se montre particulièrement impitoyable sur cette question. L’une des toutes premières déclarations faites à son ami et élève Lucillius est la suivante : « Une grande partie de la vie s’écoule à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la vie tout entière à faire autre chose que ce qu’on devrait faire ». Pourtant, « time is money » (le temps, c’est de l’argent), disent les Américains. « Time is life » (le temps, c’est la vie), devrait-on dire. Bien user de son temps, c’est là la priorité des priorités, parce que c’est cela, vivre, vivre et non pas seulement exister, en faisant ce que nous ne voulons pas faire ou en ne faisant pas ce que nous aimerions faire. « Nous n’avons pas reçu une vie brève, martèle Sénèque. C’est nous qui la rendons brève ». Aurions-nous l’éternité, avouons-le, que nous souffririons du manque de temps, parce que nous continuerons à mal l’occuper et surtout à permettre aux autres d’en disposer à notre place. « Dis combien sur ce temps de la vie, demande Sénèque, t’ont pris ton créancier, ton ami, ton roi, ton client, ta course à tes mille obligations. Ajoute le temps inemployé, tu verras que tu as moins d’années que tu n’en comptes. » C’est en effet rarement nous qui décidons de nos jours et de nos occupations. Combien de gens ont gaspillé notre vie sans qu’on prenne conscience de la perte. De l’avis du philosophe, il faudrait au contraire ne permettre à personne, pas même à nos amis, de nous enlever à nous même et que tout ce que nous vivons devrait être un temps à nous, c’est-à-dire un temps que nous décidons librement de donner et dont nous disposons comme nous l’entendons. Pour cela, la méthode de Sénèque consiste à accorder la plus grande valeur non pas à ce que nous faisons, mais au temps que cela nécessite. Cela peut paraître égoïste, mais pour le stoïcien ce qui est égoïste, c’est plutôt de nous dérober notre temps comme si ce n’était rien. « Personne ne restituera tes années, personne ne te rendra à toi-même », insiste Sénèque.
Le pire, c’est qu’à l’ère de l’accélération généralisée, nous avons l’impression de n’avoir jamais le temps. Que la journée est déjà épuisée avant même de commencer. Nous ne vivons qu’à demi, la tête dans le guidon. Nous avons l’impression d’avoir été absents de nos journées. En s’inspirant de Montaigne, un philosophe du XVIe siècle, on pourrait soutenir que le sentiment d’accélération vient moins de la vitesse du monde que de notre difficulté à habiter pleinement nos expériences. Autrement dit, nous vivons à la surface de ce que nous vivons, nous vivons superficiellement, nous glissons, surfons, scrollons le contenu de nos journées. Nous ne sommes pas à ce que nous vivons. Nous sommes déjà à ce que nous allons faire après. Les outils technologiques favorisent cette vie en surface. Il faut, conseille Montaigne, cesser de comprimer, d’appauvrir nos vécus et de les réduire trois fois à rien. La solution qu’il propose, c’est de vivre vraiment ce que nous vivons, d’y mettre de l’application. Dans le chapitre XIII des « Essais » intitulé « De l’expérience », il nous invite à compenser de la brièveté par la profondeur, c’est-à-dire de vivre vraiment ce que nous sommes en train de vivre pour que le temps ne nous échappe pas. C’est là, dit-il, le secret du bonheur.
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