C’est une scène qui se répète à chaque grande fête, un rituel immuable qui devrait faire vibrer nos cœurs de nostalgie : le ballet incessant des enfants qui arpentent les rues, de concession en concession, à la recherche de leurs étrennes. Le fameux « ñaani ndeweneul » n’a pas échappé aux secousses de la modernité. Avant, on prenait énormément de plaisir à voir ces chérubins, parés de leurs plus beaux atours pour venir honorer cette tradition. Mais aujourd’hui, un autre spectacle se joue sous nos yeux, jusque sur les réseaux sociaux. Derrière la joie de retomber en enfance, le choc est brutal face à une tendance qui prend une ampleur alarmante : la métamorphose des petites filles en adultes miniatures.
Le constat saute aux yeux et laisse un profond malaise. Si l’on peut encore sourire devant ces chaussures à talons trop grandes qui obligent certaines fillettes à marcher maladroitement, le problème est bien plus profond. Il se lit dans ces coiffures sophistiquées faites de postiches imposants, posés sur des cheveux fortement défrisés, dans ces bustiers serrés portés par des corps encore enfantins, ces décolletés, ces tenues moulantes et ces longues traînes inspirées de la mode des adultes. Entre tissus scintillants, sequins à profusion et bijoux fantaisie, l’ensemble donne parfois l’impression d’une mise en scène excessive qui oscille entre le comique et le dérangeant.
Le malaise ne s’arrête pas à ces scènes. Il se prolonge désormais sur les réseaux sociaux, où les images de ces fillettes maquillées, coiffées et habillées comme des adultes sont abondamment partagées par leurs proches, souvent avec fierté. Chaque cliché publié est exposé à un public bien plus large que le cercle familial. Une fois en ligne, ces photos échappent au contrôle de ceux qui les ont diffusées et peuvent être vues, enregistrées, copiées ou détournées par n’importe qui.
Or, les réseaux sociaux constituent aussi un terrain particulièrement propice aux personnes mal intentionnées. Derrière les milliers de mentions « J’aime » et les commentaires admiratifs se cachent parfois des regards beaucoup moins innocents. En exposant des enfants dans des mises en scène qui les rapprochent des codes esthétiques de l’âge adulte, certains parents semblent oublier que ces plateformes sont fréquentées par des prédateurs à l’affût de contenus mettant en scène des mineurs. Ce qui est perçu comme un simple hommage à l’élégance ou à la beauté d’une fillette peut ainsi devenir une source d’intérêt pour des individus aux intentions inquiétantes.
La question dépasse donc largement celle du goût vestimentaire. Elle touche à la responsabilité des adultes dans la protection de l’image et de l’intégrité des enfants. À l’heure où chaque instant de la vie peut être exposé en quelques clics, il est plus que jamais nécessaire de réfléchir aux conséquences de cette surexposition numérique. Car préserver l’enfance, c’est aussi protéger les enfants des regards auxquels ils ne devraient jamais être confrontés.
Il serait peut-être temps de retourner à cette époque où les petites filles portaient des robes simples, des chaussures adaptées à leur âge et des coiffures sans artifices. Une époque où l’on ne cherchait pas à les faire paraître plus âgées qu’elles ne l’étaient, mais simplement à les laisser être des enfants dans toute leur innocence. Car c’est à cette période qu’elles se découvrent et doivent profiter de chaque étape de leur vie, sans brûler les étapes.
Arame NDIAYE

