Imaginons qu’en ce 23 juin 2026, ils soient tous là : le pouvoir exécutif, le législatif ainsi que leurs homologues du judiciaire. Le Sénégal rend hommage à Amary Bourry Ndialakh, l’un des plus grands « historiens » de la tradition orale, qui a documenté la résistance sénégalaise face à l’occupation coloniale. Surnommé « Mbandal » car « fo sen borom, sen ko sa dieuba » parce qu’il est comparable à un diadème qui ne quitte jamais le front de son propriétaire, Amary Bourry Ndialakh, fidèle compagnon et indissociable de Diery Dior Ndella, est demeuré dans la mémoire collective pour avoir transmis avec une remarquable précision de nombreux épisodes de l’histoire du Sénégal.
Parmi ces récits figure celui de Diéry Dior Ndella, issu de la lignée royale du Cayor. Son père, l’ancien Damel Samba Yaya Fall, s’était donné la mort dans le fleuve Sénégal après une profonde humiliation infligée par l’administration coloniale française. Diéry ne voulait pas connaître un tel sort. Alors que l’abolition de l’esclavage remontait à plus d’un demi-siècle, Diéry Dior Ndella, détenteur d’esclaves, fut réprimandé par le commandant Chautemps, administrateur colonial français adjoint aux affaires indigènes. Convoqué à Thiès le 7 avril 1904, il répond en réalité à un piège destiné à le faire arrêter et emprisonner.
Une issue qu’il refuse catégoriquement. Fidèle à l’esprit du célèbre mot d’ordre attribué à Lat Dior et popularisé plus tard par le Président Abdou Diouf, « Gane du tabax » (« Un étranger ne construit pas »), Diéry n’acceptait pas que les colons, qu’il considérait comme des étrangers, dictent leurs lois sur les terres du Cayor et du Baol. Présent aux côtés de Diéry Dior Ndella et de son ami Serithié Dièye, Amary Bourry Ndialakh, son griot, a raconté la mort du commandant Chautemps à la suite de la rébellion menée par Diéry avec l’appui de Serithié.
Il relate également la fuite des trois hommes pour échapper aux spahis français qui les recherchaient morts ou vifs. Parti de Thiès, le trio marque un premier arrêt à Nguent, à la sortie de la ville. Blessé lors de l’affrontement, Serithié Dièye prend alors la direction de Banjul pour s’y faire soigner. « Mbandal » raconte ensuite que lui-même et Diéry gagnent Theytou, où Massamba Sassoum Codou Diop, père d’un certain Cheikh Anta, ne parvient pas à les mettre à l’abri des poursuivants français.
La décision est alors prise de rejoindre Souguère, localité rendue célèbre bien plus tard par le lutteur Dame Souguère. Accueillis par des griots qui passent la nuit à chanter leurs louanges, les fugitifs voient, dès le lendemain, les spahis français arriver sur leurs traces.
Selon Amary Bourry Ndialakh, Diéry Dior Ndella combat jusqu’au bout avant de retourner son arme contre lui-même, choisissant ainsi la mort plutôt que la capture, comme son père avant lui. Au-delà du débat légitime sur l’esclavage, Amary Bourry Ndialakh transmet un récit qui met en lumière les formes locales de résistance face à l’occupation française et aux injonctions du pouvoir colonial.
Cette histoire bien réelle ne peut être totalement dissociée de la part de fiction contenue dans l’image d’un Sénégal rendant hommage à l’un des conteurs-témoins de son histoire. C’est pourtant ce que la France vient de faire en décidant de panthéoniser Marc Bloch, ce 23 juin. Fusillé par la Gestapo après avoir été torturé le 16 juin 1944, Marc Bloch fut un universitaire, un historien et un intellectuel qui révolutionna l’approche de sa discipline.
Il fut aussi soldat et résistant. Alors que les troupes d’Hitler occupent une grande partie de la France, il s’engage, à 53 ans et père de six enfants, dans la lutte contre le nazisme. Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, il rejoint la Résistance et analyse les causes de la défaite française de 1940 dans L’Étrange Défaite.
Historien novateur, il renouvelle profondément l’écriture de l’histoire en s’intéressant davantage aux peuples et aux sociétés qu’aux seuls grands personnages. Amary Bourry Ndialakh a permis aux Sénégalais de connaître Diéry Dior Ndella et sa résistance à la colonisation, tout comme Balla Fasséké a contribué à faire vivre la mémoire de Soundjata Keïta. Ces figures, auxquelles d’autres peuples rendent hommage sous d’autres cieux, ont pourtant façonné et transmis nos mémoires communes.
Le griot de Djibril Tamsir Niane, Djeli Mamadou Kouyaté, disait : « L’histoire ne s’écrit pas, elle se raconte ; ainsi elle est moins insipide, elle a plus de corps et plus de vie. » C’est cette parole qui inspira à Djibril Tamsir Niane son œuvre majeure, Soundjata ou l’Épopée mandingue. C’est la rencontre de l’oralité et de l’écrit avec des moyens divers pour une mission commune : gardiens de la mémoire. moussadiop@lesoleil.sn

