Il existe une confusion tenace autour de la figure de l’intellectuel. On le réduit volontiers à un professeur d’université, à un écrivain ou à un expert bardé de diplômes occidentaux. On le confond avec le savant, le technicien ou le spécialiste. Or l’intellectuel est autre chose. Il est moins un détenteur de savoir qu’un producteur de sens. Son véritable métier consiste à éclairer le présent et à interroger le destin collectif.
Une société a besoin de ses commerçants, de ses ingénieurs, de ses agriculteurs et de ses administrateurs. Elle a tout autant besoin de ces femmes et de ces hommes qui dérangent les certitudes, compliquent les simplifications et refusent de laisser les passions gouverner seules les affaires publiques. L’intellectuel est celui qui allume des lampes quand les foules réclament des torches.
Encore faut-il se débarrasser d’un préjugé profondément enraciné dans les sociétés postcoloniales. L’intellectuel n’est pas seulement celui qui pense en français, en anglais ou dans une autre langue occidentale. Ce serait réduire l’intelligence humaine aux frontières d’une histoire impériale.
L’arabe a produit des générations de penseurs, de juristes, de théologiens et de philosophes dont l’influence continue de traverser les siècles. En Afrique, les langues locales ont, elles aussi, porté des traditions intellectuelles d’une richesse remarquable. Des érudits peuls, wolofs, sérères, mandingues ou haoussas ont élaboré des systèmes de pensée, des corpus de savoirs et des œuvres qui ont structuré des sociétés entières.
L’écriture ne constitue pas l’unique mesure de l’intelligence. Une bibliothèque peut parfois tenir dans une mémoire vivante. Un sage qui transmet le savoir dans sa langue maternelle participe autant à la production intellectuelle qu’un professeur qui publie dans une revue académique internationale. L’université n’a pas le monopole de la pensée.
Reste une question essentielle. L’intellectuel doit-il demeurer neutre ou s’engager ? La neutralité absolue est un mirage. Aucun être humain ne vit en dehors des valeurs qui l’habitent. Même le silence est parfois une prise de position déguisée. Dans les périodes de tension, se taire revient souvent à laisser les événements parler à sa place.
Mais l’engagement n’autorise pas toutes les dérives. Il existe une différence fondamentale entre l’intellectuel engagé et le militant discipliné. Le premier défend des principes. Le second défend un camp. L’intellectuel doit pouvoir soutenir une idée le matin et la critiquer le soir si les faits l’exigent. Son allégeance n’est due ni à un parti ni à un chef. Elle est due à la vérité des faits et à la cohérence du raisonnement. Dès qu’il devient le gardien docile d’une chapelle politique, il cesse d’être un intellectuel pour devenir un propagandiste.
L’intellectuel et la politique sont pourtant compatibles. À une condition. Qu’il s’agisse de la politique comme art de la cité et non comme religion partisane. Une démocratie qui se prive de ses intellectuels s’expose à la tyrannie des slogans. Mais des intellectuels qui se soumettent aux appareils politiques se condamnent à l’insignifiance.
Leur rôle n’est ni de gouverner ni de flatter les foules. Ils ne sont pas des oracles chargés de distribuer des vérités prêtes à l’emploi. Leur mission est plus modeste et plus noble à la fois. Ils doivent apprendre aux citoyens à penser par eux-mêmes.
L’intellectuel est, au fond, un homme ou une femme de vigilance. Un esprit libre qui accepte la solitude du doute dans un monde qui préfère le confort des certitudes. Car la pensée véritable ne marche jamais au pas. Elle avance à contre-courant, avec cette obstination tranquille qui rappelle aux sociétés qu’une démocratie ne se mesure pas au bruit qu’elle produit, mais à la qualité des questions qu’elle ose se poser.
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