Comme des proverbes intimes, certaines expressions traversent les années et laissent des souvenirs indélébiles. Des phrases simples, presque banales, mais qui portent en elles tout un monde : une humeur, une philosophie, parfois même une prophétie.
L’un de nos aînés, Gatta, homme d’une dignité rare, taillée dans la pudeur des anciens, mais doté d’une susceptibilité presque légendaire, avait une formule bien à lui. Quand il menaçait sans réellement vouloir nuire, quand il nourrissait une rancœur passagère ou au contraire, lorsqu’il voulait maintenir une lueur d’espérance dans les moments difficiles, il lançait, avec ce mélange de gravité et de mystère qui lui appartenait : « Jour viendra ! »
Deux mots seulement. Mais tout dépendait du ton utilisé. Prononcés avec les mâchoires serrées, ils devenaient avertissement. Murmurés dans le calme, ils se transformaient en promesse. Car les mots ne disent jamais uniquement ce qu’ils contiennent. Ils disent aussi l’état d’âme de celui qui les prononce, les blessures qu’il cache et les espérances qu’il protège.
Ce matin du 11 mai, en réécoutant Bob Marley, chose devenue rare tant les voix des grands récitants comme Abdul Rahman Al-Sudais ou Abdu Waddud Haneef occupent désormais mes heures de silence, cette vieille formule de Gatta m’est revenue avec une force inattendue. Dans « One Love », Bob Marley répétait presque la même idée que mon aîné, mais avec le souffle universel des prophètes populaires : « Let’s get together and feel alright. »
Chez le roi du reggae aussi, il y avait cette conviction profonde que le salut des peuples passe d’abord par leur capacité à se retrouver. À dépasser les fractures, les rancœurs et les appartenances étroites. L’union n’est pas seulement un idéal romantique : elle est une nécessité historique. L’Afrique a souvent été affaiblie moins par la puissance de ses ennemis que par l’épuisement de ses divisions. Les empires coloniaux l’avaient compris très tôt : diviser pour régner, c’était empêcher les peuples de rêver ensemble.
Et pourtant, malgré les frontières héritées de l’histoire, malgré les crises politiques, les manipulations identitaires et les déchirures sociales, une idée n’a jamais totalement disparu : celle d’une fraternité possible. C’est ce que chantait Bob Marley. C’est aussi ce que portaient, chacun à leur manière, Kwame Nkrumah ou Thomas Sankara : la conviction qu’aucun peuple ne peut se construire durablement dans la haine de lui-même.
En Afrique, le Sénégal, par exemple, demeure, malgré ses turbulences, l’une des preuves les plus éclatantes de cette possibilité. Ici, les confréries cohabitent, les ethnies se croisent et les divergences politiques n’empêchent pas totalement les liens humains. Il existe encore une respiration collective que les crises n’ont jamais réussi à étouffer.
Bien sûr, les passions politiques deviennent parfois féroces. Les réseaux sociaux ont transformé le désaccord en guerre permanente. Chacun campe dans son camp comme dans une tranchée morale. Et cette politique politicienne, souvent bruyante et nauséabonde, tente de nous convaincre que l’adversaire est un ennemi plutôt qu’un compatriote.
Ma conviction est que les nations ne meurent pas seulement de pauvreté. Elles meurent surtout lorsque leurs enfants cessent de se reconnaître dans un destin commun. Lorsqu’ils oublient que l’avenir d’un pays se construit moins dans les invectives que dans la capacité de continuer à vivre ensemble malgré les divergences.
Alors oui, « Jour viendra ».
Mais pas comme une menace.
Jour viendra comme une réconciliation avec nous-mêmes. Comme ce moment où notre diversité cessera d’être perçue comme une faiblesse pour redevenir une richesse. Jour viendra où les clameurs politiciennes s’effaceront devant quelque chose de plus grand : la conscience d’appartenir au même peuple.
Et ce jour-là, la vieille prophétie de mon aîné Gatta prendra enfin tout son sens.
« Jour viendra… »
Et chacun comprendra qu’il parlait, depuis le début, d’espoir.

