Après le refus du Sénégal de porter la candidature de son ancien président à la tête de l’Onu, l’Union africaine ne l’a pas, non, plus adopté. Une grande majorité de pays africains soutiennent, certes, l’ambition du quatrième président sénégalais, mais le consensus souhaité ne s’est pas produit. Il faut le dire, il y a, dans certaines ambitions, une part de grandeur et une part d’ombre. La candidature de Macky Sall au Secrétariat général de l’Organisation des Nations unies appartient à cette zone grise où l’histoire hésite entre reconnaissance et rappel à l’ordre. Elle dit à la fois l’élévation possible d’un homme et la pesanteur d’un passé qui ne s’efface pas d’un trait de plume diplomatique.
Car briguer une telle fonction ne relève pas seulement d’une trajectoire personnelle. C’est un acte national, presque un acte collectif. Lorsqu’un pays voit l’un des siens prétendre à incarner l’universel, il devrait, en théorie, se rassembler dans une forme d’unité supérieure. Non par réflexe patriotique, mais parce que cette fonction, au sommet de l’ordre international, agit comme un projecteur. Elle éclaire moins l’individu que la nation qui l’a porté.
On se souvient de Kofi Annan, dont l’ascension avait offert au Ghana une visibilité morale dépassant son poids géopolitique. De telles figures transforment un destin personnel en capital symbolique partagé. Elles élargissent le périmètre d’un pays, lui donnent une voix qui porte au-delà de ses frontières.
Mais, au Sénégal, l’histoire ne suit pas ce scénario attendu. La candidature de Macky Sall ne produit pas l’union, elle attise la fracture. Elle ne suscite pas l’enthousiasme, mais la controverse. À mesure qu’elle s’affirme sur la scène internationale, elle réveille, sur la scène intérieure, des lignes de faille profondes. Ce paradoxe mérite mieux que des procès d’intention.
Il serait tentant d’expliquer cette résistance par des passions tristes, jalousie, ressentiment, goût du dénigrement. Une vieille musique politique, bien connue, qui permet d’éviter les questions de fond. Mais la réalité est plus exigeante. Car cette opposition trouve ses racines dans une mémoire récente, encore vive, presque brûlante. Le pouvoir, lorsqu’il s’exerce sans retenue, laisse des traces durables. Sous la présidence de Macky Sall, la justice a souvent été perçue comme un levier politique. Les cas de Karim Wade et de Khalifa Sall ont nourri l’idée d’une compétition verrouillée, où l’adversaire n’est pas combattu mais neutralisé. Quant à Ousmane Sonko, son éviction de la course présidentielle, dans un climat de tensions extrêmes, a marqué durablement les consciences et fissuré la confiance civique entre 2021 et 2024.
Ces épisodes ne relèvent pas du détail. Ils composent une séquence politique qui pèse aujourd’hui sur toute tentative de projection internationale. Car la scène mondiale, contrairement à une idée répandue, n’est pas un théâtre d’amnésie. Elle amplifie, au contraire, les récits nationaux. Elle oblige à rendre des comptes, sinon juridiquement, du moins moralement.
Ainsi, la candidature de Macky Sall se heurte à une forme de logique implacable. On ne peut prétendre incarner l’équilibre du monde lorsque l’on reste, chez soi, un facteur de déséquilibre. On ne peut appeler à la concorde universelle si l’on n’a pas su préserver pleinement la concorde nationale. L’universel commence toujours par le particulier.
Faut-il pour autant condamner sans appel cette ambition ? Ce serait céder à une autre facilité. Car l’intérêt de cet épisode réside moins dans le verdict que dans la leçon. Une leçon qui dépasse largement les frontières du Sénégal.
Le pouvoir est une épreuve de lucidité. Il offre des moyens immenses et expose à des tentations proportionnelles. L’usage que l’on en fait engage l’avenir bien au-delà du mandat exercé. Il façonne une réputation, construit ou détruit une légitimité. Et surtout, il prépare ce moment inévitable où l’homme d’État redevient un homme parmi les autres, confronté au jugement de ses pairs et de son peuple.
El Hadj Abdou Aziz Sy Dabakh résumait cette exigence avec une sobriété lumineuse : « Ne retournez pas contre votre peuple le pouvoir qui vous a été confié ». Derrière cette injonction se cache une vérité politique essentielle. Le pouvoir n’est pas une arme, mais une responsabilité. Ceux qui le transforment en instrument de domination immédiate hypothèquent leur avenir.
Il y a, dans cette séquence, une pédagogie presque sévère. Elle rappelle aux dirigeants d’aujourd’hui et de demain que le temps politique ne s’arrête pas avec la fin d’un mandat. Il se prolonge dans la mémoire collective, dans les jugements différés, dans ces moments où l’histoire réclame des comptes sans bruit, mais sans oubli. La candidature de Macky Sall n’est donc pas seulement une ambition personnelle. Elle est une épreuve de vérité. Une manière, pour un pays, de mesurer ce qu’il doit à ses dirigeants, et ce que ses dirigeants lui doivent encore.
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