Autrefois, nous nous moquions de la mention imprimée sur les paquets de cigarettes, « Fumer nuit gravement à la santé », « Fumer tue ». Comme si le danger avait besoin d’une notice. Camel, Gauloises, Marlboro, Benson & Hedges, Dunhill, Gitanes, Craven A, Peter Stuyvesant, Lucky Strike… Les marques rivalisaient d’élégance et les paquets avaient des allures de bijoux. La cigarette faisait des ravages, mais elle avait au moins la politesse de se présenter sous son vrai nom.
Les gens savaient ce qu’ils fumaient. C’était une affaire d’adultes : il était presque impossible de voir un jeune ou une femme fumer, le respect des aînés et le regard du quartier faisaient office d’interdit.
Aujourd’hui, le danger ne se consume plus. Il se cache et vise les plus jeunes. Il porte des noms de code : kush, lean, ecstasy, crack, souss. Il tient dans un comprimé sans nom, une poudre sans composition ou un mélange bricolé par un apprenti chimiste qui ignore lui-même ce qu’il vend. On promet l’évasion pour mieux organiser la prison.
Le kush, apparu chez nous en 2019, se vendait 10.000 FCfa. Il s’achète désormais autour de 2.000 FCfa, voire moins. Quand le prix du poison s’effondre, c’est qu’il s’est banalisé. Ce mélange de substances psychoactives, dont la composition change d’un sachet à l’autre, est associé à de graves intoxications et à de nombreux décès en Afrique de l’Ouest. Le lean et l’ecstasy gagnent du terrain chez les jeunes, le crack se fume avec des instruments de fortune, et le souss circule parfois jusque dans les écoles et les lieux de divertissement.
Jadis, la cigarette avait ses cow-boys, des adultes qui paradaient. Ces drogues ont leurs influenceurs de quartier, leurs marchands de bonheur en sachet, et ceux-là visent les adolescents. Le scénario n’a pas changé : on essaie pour faire comme les autres, on continue pour oublier, puis l’on s’enfonce sans savoir comment remonter. Au bout du chemin, il y a les overdoses, les hallucinations, les troubles psychiques et, trop souvent, les suicides.
Il faut du courage pour rester lucide. Celui qui refuse d’avaler un comprimé dont il ignore le fabricant et le contenu passe pour un ringard. À force de vouloir paraître branchés, certains finissent branchés à la dépendance, à la déscolarisation et à la violence. Le comble, c’est qu’un jeune peut connaître le dernier tube par cœur, mais ignore les effets du cocktail qu’il avale.
Cette industrie prospère sur nos failles : le chômage, la précarité et la pression de réussir vite, de posséder vite, de montrer vite. Dans ce théâtre de l’apparence, la drogue devient une fausse énergie, une assurance empruntée. Elle ne résout rien. Elle accorde un sursis, puis présente la facture, avec des intérêts que personne n’avait négociés.
Ne faisons pas de nos jeunes des boucs émissaires. Ils ne sont pas tous des délinquants. Ce sont des jeunes aux fragilités réelles et aux rêves contrariés. Certains essaient par curiosité, d’autres pour faire taire une souffrance qu’ils ne savent pas exprimer. Comprendre n’est pas tout excuser, mais on ne soigne pas une crise sociale avec des sermons.
Nous avons notre part de responsabilité, car le reproche a remplacé le dialogue, la honte, l’accompagnement et la prévention tiennent dans une banderole déployée à la Journée internationale de lutte contre la drogue, avant d’être rangée dès le lendemain.
Dans les familles, le silence n’est pas la tranquillité. Par peur du qu’en-dira-t-on, on préfère sauver les apparences plutôt qu’une personne. Les trafiquants, eux, ont compris. Là où l’espoir manque, ils distribuent du brouillard en sachets. Ils comptent leurs bénéfices ; les familles comptent les dégâts.
Il ne suffit pas d’arrêter le petit vendeur de rue. Il faut remonter la filière et s’attaquer aux réseaux comme aux complicités. Couper une branche en laissant l’arbre produire ses fruits toxiques ne sert à rien.
Que faire, alors ? Non pas organiser un concours de morale entre générations, mais bâtir quatre choses : une prévention crédible à l’école, un accompagnement sans honte, des familles informées et une justice qui frappe les réseaux, pas seulement les consommateurs.
Il fut un temps où les jeunes attendaient d’être des hommes pour toucher au tabac. Désormais, le danger n’a plus ni nom ni âge minimum. Il ne reste qu’une mise en garde qui vaille, la nôtre. Ne laissons pas nos enfants apprendre seuls ce que contiennent les sachets. Nous devons leur dire, avant qu’ils ne le découvrent à leurs dépens, que la vraie évasion se trouve dans la vie réelle et qu’elle vaut mieux qu’un paradis en sachet.
samba.oumar.fall@lesoleil.sn


