Il y a chez Malraux cette phrase qui claque comme une exigence morale et qui continue de nous regarder droit dans les yeux. « Dans un univers qui est à mes yeux passablement absurde, il y a quelque chose qui n’est pas absurde, c’est ce que l’on peut faire pour les autres ». Tout est dit ou presque.
La politique, dans sa version la plus noble, ne serait donc ni une carrière ni un refuge, mais un geste. Un geste tourné vers autrui, une manière de donner du sens à un monde qui en manque cruellement. Cette définition a, cependant, aujourd’hui des allures de vestige. Elle semble appartenir à un temps ancien, presque romantique, où l’engagement public s’accompagnait d’un risque, d’un renoncement, parfois d’un sacrifice.
À l’époque, on entrait en politique comme on entre en résistance. On y laissait souvent des plumes, rarement des fortunes. Le pouvoir n’était pas une récompense, mais une charge, parfois lourde, souvent ingrate.
Que voyons-nous désormais sur la scène publique ? Des hommes et des femmes qui aiment le pouvoir pour lui-même, qui chérissent les titres, les fauteuils, les cortèges et les privilèges. La fonction est devenue une fin, non plus un moyen. On ne sert plus l’État, on s’en sert. On ne représente plus, on occupe.
La politique s’est peu à peu transformée en une gestion jalouse des positions acquises, où l’énergie principale consiste à durer, coûte que coûte. Dans cette logique, tout devient négociable. Les convictions se plient, les alliances se font et se défont, les promesses s’effacent au rythme des calculs. On sacrifie ce qu’il faut, quand il le faut, et surtout ceux qu’il faut.
L’intérêt général devient une formule commode, invoquée dans les discours, rarement honorée dans les actes. Le citoyen, lui, est relégué au rang de figurant, utile lors des élections, encombrant le reste du temps.
Robert Dahl, avec son regard froid de politologue, avait sans doute vu juste. « La compétition politique n’a d’autre but que le contrôle des emplois rémunérateurs ». La phrase est brutale, mais elle éclaire bien des comportements.
Derrière les grandes envolées, derrière les slogans et les professions de foi, se joue souvent une bataille beaucoup plus prosaïque. Qui décide ? Qui nomme ? Qui distribue ? Qui bénéficie ? Le pouvoir devient un marché et la politique, une économie de rentes.
Cette dérive n’est pas sans conséquences. Elle abîme la démocratie, nourrit la défiance et installe un cynisme durable. Quand les citoyens ont le sentiment que la politique ne sert plus qu’à enrichir ou à protéger une minorité, ils se détournent, se taisent ou se radicalisent. Le lien civique se fragilise, la parole publique se dévalue, et l’idée même d’engagement collectif perd de sa force.
Pourtant, la phrase de Malraux demeure, intacte. Elle rappelle que la politique peut être autre chose. Qu’elle peut redevenir un espace de service, de solidarité et de responsabilité. Non pas un terrain de chasse aux postes, mais un lieu où l’on accepte de faire passer les autres avant soi.
Cela suppose du courage, de la retenue et une certaine idée de la dignité publique. Des vertus rares, mais pas impossibles. La politique n’est pas condamnée à n’être qu’un jeu de places. Elle peut encore être un acte, au sens fort. Un choix de se tenir du côté de ceux qui n’ont ni voix ni pouvoir.
Dans un monde souvent absurde, cela reste peut-être la seule manière de lui donner un peu de sens.
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