«Africa I belong » (J’appartiens à l’Afrique). Ce refrain plus que splendide du titre « Mama Africa » du mythique groupe Midnite Band résonne encore dans mes oreilles plus de six ans après la mort de Vaughn Benjamin, son lead vocal, qui a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire et le monde du reggae.
Dans un contexte post-Coupe d’Afrique des Nations de football marqué par l’exacerbation de divisions factices, Vaughn Benjamin s’inscrivait dans le sillage de tous ces vaillants prédécesseurs qui ont hissé ce genre musical au panthéon des rastas. Bien avant lui, de nombreux « freedom fighters » avaient porté la revendication et l’identité africaine au cœur du message.
Un militantisme qui a forgé de nombreuses générations africaines éprises d’une liberté à conquérir en se défaisant des chaînes de l’esclavage et d’une indépendance à acquérir. Nombreux furent les panafricanistes qui ont offert leur voix, leur plume, leur sang, leur sueur et leurs larmes pour une Afrique nouvelle, appelant à restituer au continent son esprit originel et surtout à restaurer l’Afrique d’avant le partage de Berlin.
Il convient de rappeler que cette conférence de Berlin a marqué l’organisation et la collaboration de l’Europe pour partager et diviser l’Afrique. Connue comme la Conférence de l’Afrique de l’Ouest, elle s’ouvrit le 15 novembre 1884 et prit fin le 26 février 1885, soit une durée de 104 jours. Le rappel est pédagogique, dit-on.
Mettons alors au banc des accusés le chancelier allemand Otto von Bismarck qui en avait pris l’initiative, mais aussi l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Empire ottoman, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Russie et la Suède-Norvège. Les États-Unis y ont également participé, même s’ils ne disposaient pas de colonies en Afrique.
Cette honteuse conférence a édicté des règles officielles de colonisation, charriant sur les colonies une vague européenne de signatures de traités. Très certainement, les élèves étudient encore cette page sombre de l’histoire.
L’intérieur du continent africain, très souvent d’accès difficile, n’intéressait pas durant de longues années les Européens, qui se contentaient d’établir des escales ou des comptoirs de commerce. Il a fallu la seconde moitié du XIXe siècle et la découverte de richesses insoupçonnées pour stimuler leur intérêt et leur appétit.
Cela conforte le défunt Vaughn Benjamin, connu pour ses prestations scéniques à rallonge, dans ses interrogations répétées sur l’origine de toutes ces richesses, plutonium, uranium, diamant, si ce n’est l’Afrique.
Les visées colonisatrices s’intensifièrent alors, créant des tensions entre les différentes puissances. C’est donc à cette conférence de Berlin que fut décidé le partage systématique de l’Afrique et l’installation durable de la colonisation.
Celle-ci est passée de mode, même si la domination du continent demeure dans de nombreux secteurs. Mais la domination la plus pernicieuse reste cette acceptation du tracé que nous sommes parfois plus prompts à défendre que toute autre chose.
Les plus ardents défenseurs du tracé colonial invoquent les notions de « République » et d’« État-nation » sans pour autant convaincre sur la formation de nos États qui, pour la plupart, n’ont pas combattu pour obtenir cette indépendance.
Le complexe du colonisé, renvoyant à un ensemble de sentiments d’infériorité, de dépendance et de dévalorisation affectant des individus issus de sociétés colonisées et mis en exergue par Frantz Fanon, éclaire cet attachement persistant à l’ordre colonial.
Il ne s’agit pas de pourfendre nos nations et nos États, mais de marquer une préférence pour une Afrique plus globale et unie. L’exacerbation et la mise en avant des particularités et des micro-appartenances lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations démontrent encore les séquelles du colonialisme.
Nos drapeaux eux-mêmes, déployés et brandis dans nos villes et nos hameaux, issus de combinaisons de couleurs presque identiques, renseignent sur nos divisions.
Marquons l’Afrique comme notre terroir et faisons en sorte que les compétitions ne soient que des moments de retrouvailles et de fête.
Saluons enfin la récente initiative algérienne visant à condamner la colonisation française et à demander des réparations, tout en appelant à une action globale des pays victimes, non seulement de la colonisation, mais aussi de la traite des Noirs.
ibrahimakhalil.ndiaye@lesoleil.sn

