Le Mois national de l’alphabétisation bénéficie cette année d’une attention médiatique qu’il convient de souligner. La presse sénégalaise a largement relayé les interventions pertinentes du ministre de l’Éducation nationale, Moustapha Mamba Guirassy, ainsi que les principales activités organisées à Saint-Louis. Cette visibilité témoigne d’une communication soutenue, mais surtout d’un changement de statut public de l’alphabétisation. Longtemps maintenue à la périphérie des grandes questions nationales, elle revient au centre des enjeux d’autonomie, d’inclusion et de développement.
Le thème retenu — « L’alphabétisation, levier d’entrepreneuriat et d’employabilité pour une inclusion sociale et économique durable » — traduit cette volonté de changement. L’alphabétisation ne doit plus être perçue comme le seul apprentissage tardif de la lecture, de l’écriture et du calcul. Elle doit permettre aux personnes d’utiliser ces compétences pour comprendre leur environnement, conduire une activité, améliorer leur production, gérer leurs revenus et participer plus pleinement à la vie sociale.
L’expérience des cent femmes productrices d’oignons, mise en valeur à Saint-Louis, donne à cette orientation une portée concrète. Lorsqu’une femme peut consigner ses dépenses, calculer un coût de production, vérifier un paiement, comprendre un document ou mieux négocier la commercialisation de ses produits, l’apprentissage cesse d’être une abstraction. Il devient un pouvoir d’agir.
Mais cette mobilisation ouvre une question plus large : l’alphabétisation consiste-t-elle seulement à apprendre aux citoyens à lire la société, ou doit-elle aussi conduire la société et ses institutions à devenir plus lisibles par les citoyens ?
L’alphabétisation comme relation
Nous considérons généralement l’alphabétisation comme une obligation de l’individu. Celui-ci doit apprendre les signes, les codes et les langues nécessaires pour trouver sa place dans la société. Cette démarche est indispensable, mais elle demeure unilatérale.
Il faut lui adjoindre une obligation de réciprocité : celle de la société de rendre ses institutions, ses savoirs, ses droits et ses services compréhensibles par les citoyens.
À quoi sert, en effet, d’alphabétiser une personne si les documents administratifs, les informations sanitaires, les formulaires bancaires, les contrats, les informations agricoles et les services numériques demeurent formulés dans une langue ou selon un degré de complexité qu’elle ne maîtrise pas ? Peut-on parler d’inclusion lorsqu’un citoyen dépend constamment d’un intermédiaire pour comprendre ce qu’une institution lui demande, ce qu’un contrat lui fait accepter ou ce qu’une procédure lui permet de réclamer ?
L’alphabétisation ne saurait donc se réduire à l’adaptation des citoyens aux institutions. Elle doit également engager une adaptation linguistique et communicationnelle des institutions à la diversité réelle des citoyens.
Cette réciprocité permettrait de dépasser une conception trop exclusivement individuelle de l’analphabétisme. Il existe certes des personnes qui n’ont pas eu accès à l’apprentissage de l’écrit. Mais il existe aussi des institutions qui ne savent pas encore suffisamment parler aux populations dans des langues et sous des formes qu’elles peuvent comprendre.
Une administration peut être juridiquement ouverte à tous tout en demeurant linguistiquement inaccessible à une partie de la population. Un service de santé peut fournir une information exacte sans s’assurer qu’elle a été comprise. Une plateforme numérique peut promettre de rapprocher l’État du citoyen tout en créant de nouvelles exclusions pour ceux qui ne maîtrisent ni sa langue, ni ses codes, ni ses procédures.
À quel citoyen nos institutions parlent-elles ?
Cette question est aussi une question de discours. Lorsqu’une institution écrit, elle construit implicitement l’image de celui auquel elle s’adresse. Quel citoyen les documents publics supposent-ils ? Un citoyen francophone, scolarisé, familiarisé avec le vocabulaire administratif et capable d’en comprendre les formulations techniques et les implicites ?
Si tel est le cas, une partie de la population reste placée à distance de la parole publique. Elle est officiellement destinataire du message sans toujours disposer des moyens linguistiques et culturels d’en devenir véritablement l’interprète.
L’enjeu de l’alphabétisation touche donc à la distribution du pouvoir de comprendre. Celui qui ne peut pas lire ou interpréter un document dont dépend sa vie doit confier à un autre le soin de lui en révéler le contenu. Cette dépendance n’est jamais insignifiante. Elle peut affecter l’exercice d’un droit, l’accès à une aide, l’acceptation d’un engagement, le suivi d’un traitement ou la participation à une décision.
Alphabétiser, c’est ainsi réduire les dépendances produites par l’inégale maîtrise des signes et des discours. C’est donner à chacun une plus grande autonomie d’interprétation, de décision et de parole.
Des langues reconnues aux langues effectivement utilisées
Les langues nationales occupent naturellement une place centrale dans cette ambition. Leur reconnaissance symbolique est acquise dans les discours publics. Le défi est désormais de renforcer leur présence dans les usages qui structurent la vie quotidienne.
Une langue devient pleinement une langue d’éducation lorsqu’elle permet non seulement de désigner le monde familier, mais aussi d’expliquer, de raisonner, d’argumenter et de transmettre des connaissances. Elle devient langue de citoyenneté lorsqu’elle permet de comprendre un droit, une décision administrative, une information sanitaire ou un débat public. Elle devient langue de développement lorsqu’elle donne accès à une technique, à une formation, à un financement ou à une innovation.
Il ne suffit donc pas de demander combien de personnes ont été alphabétisées dans une langue nationale. Il faut également poser une autre question : que pourront-elles effectivement lire dans cette langue après leur formation ? Trouveront-elles des documents, des livres, des informations professionnelles, des services publics et des contenus numériques leur permettant d’entretenir et d’élargir leurs acquis ?
Une alphabétisation sans environnement lettré risque de produire des compétences que la société offre trop peu d’occasions d’exercer. La personne reçoit une attestation, mais retrouve un environnement dans lequel l’écrit utile demeure rare ou inaccessible dans la langue apprise.
L’enjeu est donc de créer, autour des apprentissages, un véritable écosystème de lecture et d’écriture : informations publiques multilingues, ressources professionnelles, presse, contenus culturels et scientifiques, services numériques accessibles et espaces de lecture de proximité. L’alphabétisation ne peut produire des effets durables que si les compétences acquises trouvent des usages réguliers et socialement reconnus.
Construire un plurilinguisme qui ouvre
La promotion des langues nationales ne doit cependant pas conduire à opposer celles-ci au français. Le Sénégal a besoin d’un plurilinguisme organisé qui parte des langues les mieux maîtrisées, consolide les capacités de compréhension et de raisonnement, puis ouvre vers le français et vers d’autres langues.
Il faut éviter deux injustices : obliger une personne à apprendre exclusivement dans une langue qu’elle comprend insuffisamment, mais aussi l’enfermer dans une langue qui ne lui donnerait pas accès à la mobilité scolaire, professionnelle et internationale.
Les langues nationales doivent pouvoir servir à construire les premiers savoirs, à développer le raisonnement et à établir la confiance dans l’apprentissage. Le français doit contribuer à l’élargissement du répertoire linguistique et à l’accès à d’autres espaces de savoir et d’action. L’enjeu n’est pas de choisir entre les langues, mais d’organiser intelligemment leur complémentarité.
Cette complémentarité exige de penser les passages d’une langue à une autre. Une personne peut posséder un savoir, comprendre une situation et raisonner correctement sans être encore capable de l’exprimer dans la langue attendue par l’institution. Confondre une difficulté linguistique avec une incapacité de penser constitue une injustice cognitive que toute politique d’alphabétisation doit éviter.
Au-delà de l’employabilité
Le lien établi cette année entre alphabétisation, entrepreneuriat et employabilité est pertinent. Mais apprendre ne sert pas uniquement à devenir plus productif. Une personne apprend aussi pour suivre la scolarité de ses enfants, comprendre une ordonnance, reconnaître une manipulation, vérifier une information, défendre un droit ou participer à une décision collective.
L’alphabétisation possède donc une dimension économique, mais aussi familiale, sanitaire, culturelle, démocratique et cognitive. Elle ne donne pas seulement accès à un emploi ou à un revenu. Elle permet à une personne d’occuper une position plus autonome dans le monde des discours, des institutions et des décisions.
Le numérique rend cette exigence encore plus forte. Savoir utiliser un téléphone ne signifie pas nécessairement savoir interpréter l’information qu’il véhicule. Aux anciennes difficultés de lecture peuvent s’ajouter de nouvelles vulnérabilités : fausses informations, escroqueries, manipulation des images, complexité des plateformes et dépendance à des contenus produits dans des langues insuffisamment maîtrisées.
L’alphabétisation contemporaine doit donc apprendre non seulement à déchiffrer, mais à interpréter, comparer, vérifier et exercer son jugement.
Une ambition nationale
Le Mois national de l’alphabétisation aura déjà obtenu un premier résultat important : rendre visible une question trop longtemps enfermée dans les marges de la politique éducative. L’impulsion donnée par le ministre de l’Éducation nationale peut maintenant favoriser une conversation nationale plus large sur les langues, l’accès aux savoirs et la compréhension des institutions.
L’ambition ne devrait pas être seulement de réduire statistiquement le nombre de personnes considérées comme analphabètes. Elle devrait être de construire un Sénégal dans lequel chacun peut comprendre les informations qui déterminent son existence, faire valoir ses droits, développer ses capacités et prendre part aux décisions collectives.
Il faut certes alphabétiser davantage de citoyens. Mais il faut simultanément rendre plus lisibles l’administration, les services publics, les droits, les savoirs et les transformations du pays.
Une société véritablement alphabétisée n’est pas seulement une société dans laquelle les citoyens savent lire. C’est une société qui accepte de se rendre lisible par tous ses citoyens.
Par Khadiyatoulah Fall, professeur émérite, Université du Québec à Chicoutimi


