Certains bateaux ont disparu de Podor depuis longtemps. Leur histoire, elle, continue de voguer, portée par ceux qui s’en souviennent. Le Fayako est de ceux-là. Mamadou Diop, fils de Mawdo Diop, en raconte l’histoire. Son acquisition, ses années sur le fleuve, sa disparition, et un épisode resté gravé dans la mémoire familiale.
Avant les routes, il y avait le fleuve. C’est lui qui, seul, reliait Saint-Louis à Kayes, au Mali. Le Fayako naviguait aux côtés du Bou El Mogdad et de bien d’autres chalands. « Le Fayako faisait comme le Bou El Mogdad. Il embarquait de la marchandise et des passagers aussi », résume Mamadou Diop, fils de l’armateur Mawdo Diop.
À l’aller, des marchandises destinées aux escales de la vallée, au retour, des produits achetés au Mali et revendus au Sénégal. Saint-Louis, Rosso, Podor, Matam, Kaédi, Bakel. Le Fayako desservait toutes ces localités, l’une après l’autre, dans un réseau fluvial qui faisait vivre toute une économie, bien avant que le bitume ne prenne le relais. « L’histoire du Fayako est une vieille histoire », dit Mamadou Diop.
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Le bateau appartenait d’abord à Eugène Alezard, armateur français influent à l’époque coloniale, propriétaire de plusieurs embarcations sur le fleuve. C’est lui qui le vend à Mawdo Diop. Devenu propriétaire, celui-ci le rebaptise : Serigne Ndirir. Un nom qui ancre le bateau dans l’histoire de la famille Diop. Ce n’est plus seulement un outil de commerce, c’est devenu du patrimoine.
Une rumeur a longtemps circulé. Le Fayako aurait été percuté par le Bou El Mogdad. Mamadou Diop la corrige, sans détour : « Ce dernier avait percuté le bac de Podor. »
Le bac, qui assurait alors la liaison entre Podor et la rive mauritanienne, se retrouve hors service. Il faut le remorquer pour le réparer. C’est le Fayako qui s’en charge. En route vers Richard-Toll ou Rosso, la situation se dégrade près de Dagana : le bac manque de sombrer. Il est finalement sauvé, rapporte Mamadou Diop. Un épisode resté comme l’un des derniers grands services rendus par le bateau aux populations du fleuve.
En 1986, le barrage de Diama entre en service. Pour le Fayako, dont l’activité dépendait des liaisons avec Saint-Louis, le coup est fatal. « Les principales marchandises qu’il transportait se trouvaient à Saint-Louis. Avec le barrage, le bateau ne pouvait plus traverser le fleuve, ce qui a fortement affecté son activité », explique Mamadou Diop.
Ramené à Podor, amarré au quai, il devait s’arrêter provisoirement. Les mois passent. Puis les années. Il ne reprendra jamais la navigation.
Immobile, le Fayako se dégrade. Le moteur lâche ; les pièces de rechange, introuvables. La famille tente pourtant. « Nous sommes allés à Dakar pour chercher des pièces pour le moteur du bateau. Mais malheureusement, nous ne les avons pas trouvées », raconte Mamadou Diop.
Sans pièces, pas de réparation possible. La coque se délite à son tour. Face au risque de le voir sombrer dans le fleuve qu’il avait sillonné pendant des décennies, la famille prend une décision qu’elle n’a pas prise de gaieté de cœur : vendre le Fayako à la ferraille.
Des ferrailleurs indiens le démontent, le découpent, l’emportent vers Dakar, pièce par pièce. Le Fayako disparaît du paysage de Podor.
Depuis la disparition du bac lui-même, ce sont les pirogues qui assurent la traversée des Mauritaniens venus commercer à Podor et des Podorois se rendant sur l’autre rive, tous soumis désormais aux formalités de police et de douane. Un contraste net avec l’époque où les bateaux structuraient à eux seuls le transport de toute la vallée.
Le Fayako a été de cette époque-là. Il était un rouage essentiel d’un réseau commercial qui a fait vivre le fleuve Sénégal pendant des générations.
Sa coque n’existe plus et son moteur s’est tu. Mais tant que Mamadou Diop en parle, il continue de naviguer dans la mémoire de Podor, et dans celle d’un fleuve qui a longtemps relié des hommes, des villes et des pays.
Par Samba Oumar FALL

