Il marche droit, parle peu et sourit souvent. Dans son quartier à Keur Mbaye Fall, M. Dramé, 42 ans, est perçu comme un homme sérieux, discret, respectable. Mari, père de trois enfants, il correspond en tous points à l’image attendue du chef de famille. Pourtant, derrière cette façade maîtrisée, se cache une détresse profonde, tue, niée, presque honteuse. Son histoire raconte celle d’hommes sommés d’être forts. Jusqu’à l’épuisement.
Dramé est un homme qu’on remarque à peine. Quarante-deux ans, taille moyenne, silhouette affinée par les années de fatigue plus que par l’âge. Il a les épaules légèrement voûtées, non par faiblesse, mais comme si son corps avait intégré depuis longtemps le poids des responsabilités. Son visage est fermé sans être dur. Les traits sont marqués, les yeux souvent cernés, porteurs d’un manque de sommeil chronique. Il soigne pourtant son apparence avec une rigueur presque obstinée : chemises sobres, chaussures propres, barbe discrètement taillée. Une dignité vestimentaire comme rempart contre la déchéance sociale.
Chaque matin, M. Dramé se lève avant l’aube. À cinq heures, parfois plus tôt. La maison dort encore. Il boit un café trop fort, avalé debout, sans plaisir, ajuste sa chemise devant un miroir fissuré, puis sort sans bruit. Ce rituel est immuable. Même depuis qu’il a perdu son emploi stable. Licencié il y a trois ans, il enchaîne depuis les petits boulots, les journées irrégulières, les attentes sans réponse. Mais il refuse de s’appesantir. « Un homme ne doit pas rester assis », dit-il. Rester serait reconnaître l’échec. Sortir, c’est continuer à jouer le rôle : « Je suis un homme debout. »
Il parle peu. Ses phrases sont courtes, mesurées. Et certains jours, il rentre bredouille, après avoir cherché du travail toute la journée. Mais il ne se plaint jamais. « On part souvent ensemble au chantier. Dramé ne parle pas beaucoup, mais il est toujours là à l’heure. Même quand il sait qu’il n’y aura peut-être rien à la fin de la journée, il travaille sérieusement. Il ne se plaint jamais. Parfois, on voit qu’il est fatigué, mais il serre les dents. C’est un homme qui tient, même quand ça ne tient plus autour de lui », témoigne Moussa Diop, maçon comme lui.
Un homme bien
Dans son quartier à Keur Mbaye Fall, M. Dramé est respecté. On le décrit comme calme, posé, responsable. Il parle peu, écoute beaucoup. Il sourit souvent, plaisante parfois. Il ne se plaint jamais. Amadou, un voisin : « Il est de ceux qu’on appelle un homme bien. » Seynabou, sa femme, corrobore : « Il est gentil avec tout le monde. Il ne crie jamais. Il essaie toujours de garder la paix dans la maison. »
Mais derrière cette image, une autre réalité s’impose. Être père, pour lui, n’est pas seulement aimer : c’est assurer, protéger, présenter. Ses enfants sont sa fierté et sa plus grande inquiétude. Il les regarde dormir avec une tendresse mêlée d’angoisse, comme s’il craignait de ne plus être à la hauteur du rôle. « Je dois rester debout pour eux. C’est un devoir et une responsabilité », murmure-t-il, caressant doucement sa fille. Même quand tout s’effondre à l’intérieur.
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« Même si c’est difficile pour la famille de ne pas pouvoir subvenir à tous ses besoins, moi, en tant que femme, j’ai de la peine pour mon mari et je le comprends. Chaque jour, je me réveille en priant Dieu pour un lendemain meilleur. Mais j’ai le moral bas », confie Seynabou.
J’ai grandi dans la culture du silence
Dans la société sénégalaise, la virilité est une performance quotidienne. Il faut réussir, subvenir, représenter. L’échec n’est pas seulement économique : il est moral. Dramé vit ce décalage comme une faute intime. « Un jour, on me regardera comme un homme inutile », confie-t-il.
Il maîtrise les phrases-refuges : « Ça va aller », « Dieu est grand », « On tient bon ». Des mots qui, selon lui, maintiennent les autres debout, mais l’enferment davantage. M. Dramé n’est pas un cas isolé. Il est un visage parmi d’autres. Le visage ordinaire d’une souffrance masculine massive, ignorée, banalisée.
Une détresse qui se camoufle, s’accumule, puis explose parfois. Pour lui, quand cela arrive, la société parle de « faiblesse ». Pourtant, « l’homme fort », ce n’est pas mourir, lâche-t-il soudain, comme surpris par sa propre audace. Après un long silence, il ajoute : « Je veux juste arrêter de faire semblant. Être vrai, c’est déjà beaucoup. »
Par Adama Ndiaye
Image générée par l’IA


