Il y a 60 ans, le 29 juillet 1966, création de la Loterie nationale sénégalaise (Lonase). Ce fut d’abord à l’initiative d’un Français, Jean-Luc Defait, sous la forme d’une société anonyme au capital de 25 millions de FCfa.
En 1974, l’État du Sénégal rachète les 80 % du capital. La Lonase devient alors une société d’économie mixte au capital de 50 millions de FCfa. Trois ans plus tard, la puissance publique acquiert les 20 % du capital restant qui passe à 100 millions de FCfa. Par une loi, le 23 décembre 1987, l’entreprise est transformée en société nationale et l’État lui concède le monopole des jeux avec un slogan qui n’a pas pris une ride : « la fortune aux souscripteurs, les bénéfices à la Nation ».
Fin de partie légale donc pour toute une génération d’animateurs de Bonneteau (« ñetti xob » en wolof – bii gagne, bii perte), comme celui qui exerçait ses talents à Colobane, non loin du siège du Parti socialiste, personnage que je ne manquais pas d’aller observer les mercredis, en attendant le point de presse qui suivait habituellement la réunion du bureau politique du parti alors au pouvoir.
D’ailleurs, Radio Ndiongolor (le président Senghor désignait ainsi les cancans et potins qui traversaient l’opinion publique) disait que beaucoup de militants de ce parti trouvaient un point de chute professionnel dans la société de jeux. Peut-être que ce n’étaient que propos en l’air.
Fin de partie aussi pour les animateurs de parties de poker (« carte xaaliss ») dans les innombrables salles closes que comptait ce pays. Toujours est-il que la police veillait au grain car, comme on le sait, les jeux d’argent sont comptables de beaucoup de déviances mafieuses.
Bien sûr, il y a eu des exceptions strictement encadrées, comme les casinos, dont celui du Cap-Vert fut le seul à Dakar pendant de longues années, sauf erreur. Les Sénégalais, réputés pour aimer l’argent (quel peuple n’aime pas le pognon ?), n’avaient donc que la loterie à portée de main. Je me rappelle que la liste hebdomadaire des gagnants était publiée dans « Le Soleil ».
Puis il y a eu le Loto, dont le tambour de tirage figurait un moment sur le logo de la Lonase, avec des ailes (sans doute pour évoquer l’envol vers la fortune).
C’est en 1986 qu’eut lieu la révolution du Pari mutuel urbain (Pmu). Ah, le Pmu ! Une thèse peut être défendue sur la sociologie de ce jeu (des courses hippiques en France). Les kiosques fleurirent. Des vocations naquirent. On vit des spécialistes parler de cote, de favoris, de tocards, de corde, de trotteurs, de célèbres jockeys, d’hippodromes célèbres (Maisons-Laffitte, Longchamp, Vincennes, Chantilly), de grands prix (« Le Grand prix d’Amérique »), de chevaux aussi chers que des usines (Ténor de Beaune, Ourasi, Ready Cash…). Bref, une frénésie s’était emparée des joueurs avec son lot de faits divers. Beaucoup rêvèrent debout.
La Lonase modernisera le processus avec la digitalisation. Autres jeux, les tickets à gratter et la première version du pari-foot qui eurent moins de notoriété, l’entreprise seule pouvant dire où elle a le plus gagné.
Mais en 2012, la Lonase s’associe à Editec (Premier Bet) pour relancer le pari-foot, grâce à Internet. Après avoir accordé des licences et perçu des redevances, l’entreprise publique, consciente de son retard, a radicalement changé de stratégie : elle a mis fin à l’octroi de nouvelles licences et s’est lancée dans la conquête du numérique avec ses propres plateformes, telles que Lonase Way.
Cette année, la société nationale de jeux d’argent a porté plainte et plusieurs plateformes clandestines sont visées par une enquête judiciaire pour des faits graves comme le blanchiment de capitaux, tandis que des sociétés de paiement mobile sont également mises en cause pour leur rôle dans ces circuits financiers illicites. Affaires toujours en cours.
Au fil des décennies, l’essor des jeux d’argent a toutefois révélé un revers préoccupant : l’addiction. Derrière les promesses de gains rapides se cache un phénomène qui fragilise de nombreux ménages, entraînant endettement, conflits familiaux et, parfois, des comportements délictueux pour financer la pratique du jeu.
La dématérialisation des paris sportifs et des jeux en ligne, accessibles en permanence via les smartphones, a encore accentué ce risque, notamment chez les jeunes. Malgré ce qu’en dit la loi, les kiosques pullulent toujours aux abords des écoles.
samboudian.kamara@lesoleil.sn

