Une mère n’a rien trouvé de mieux, pour consoler sa fille après son échec au baccalauréat, que de lui rappeler que la fille de la voisine avait, elle aussi, échoué. Étrange manière de remonter le moral à son enfant. Comme si la réussite ou l’échec à un examen relevait d’une compétition entre familles.
Derrière cette réaction maternelle, qui semble banale, se dissimule un travers profondément ancré dans nos sociétés : celle de mesurer notre propre sort à l’aune de celui des autres. Comme si notre propre valeur dépendait des revers essuyés par les autres.
Sous nos cieux, nous avons trop souvent tendance à nous immiscer dans ce qui ne nous regarde pas. Nous épions nos voisins, nos collègues, nos amis et parfois même de parfaits inconnus. Nous sommes prompts à critiquer, à distribuer des leçons de morale, alors que nous ne sommes nous-mêmes pas exempts de reproches. Nous consacrons davantage de temps à observer la vie des autres qu’à examiner la nôtre, comme si nous étions dépourvus de problèmes, de faiblesses ou de défauts.
Il est pourtant regrettable que nous passions autant d’énergie à scruter la paille dans l’œil de notre voisin, alors qu’un examen sincère de notre propre conscience révélerait sans doute des imperfections bien plus nombreuses, parfois même plus graves. Telle est, hélas, l’une des constantes de la nature humaine.
Notre professeur de philosophie nous répétait souvent, non sans ironie, que l’homme est un animal de préjugés. Qu’il aperçoive quelqu’un portant une valise, et il conclura aussitôt que cette personne part en voyage. Jamais il ne lui viendra à l’esprit que cette valise puisse être vide ou simplement contenir des vêtements sales. De la même manière, il qualifie volontiers d’ivrogne celui qu’il aperçoit devant un bar, sans envisager un seul instant qu’il ne fasse qu’y attendre quelqu’un ou qu’il y échange quelques mots avec une connaissance.
Ainsi va la vie. L’art de juger hâtivement et d’interpréter les apparences a progressivement supplanté le discernement, la prudence et le bon sens. Nous tombons, avec une déconcertante facilité, dans le piège du jugement hâtif.
Lorsqu’un homme connaît une brillante réussite sociale, possède une fortune importante et mène une vie enviable, notre premier réflexe consiste trop souvent à lui chercher des fautes. On l’accuse d’être franc-maçon, de blanchir de l’argent ou d’avoir détourné des fonds publics. S’il est policier, on le déclare corrompu. Si une femme obtient une promotion méritée, certains parlent aussitôt de piston ou de « promotion canapé ». Lorsqu’une jeune femme est élégamment vêtue ou couverte de bijoux, on insinue qu’elle vend son corps. Lorsqu’un émigré réussit financièrement, on prétend qu’il s’enrichit grâce au trafic de drogue. Les apparences tiennent alors lieu de preuves, et les rumeurs remplacent les faits.
La mise à mort verbale de personnes honnêtes, au moyen de propos perfides, est devenue le passe-temps favori de certains de nos concitoyens. Nos jugements sont trop souvent dictés par la suspicion, les préjugés, l’envie ou la malveillance. Dans notre faiblesse, il nous arrive de prendre plaisir à salir des personnes intègres, à ternir leur réputation et à porter atteinte à leur honneur. Nous relayons volontiers des rumeurs sans jamais en vérifier le bien-fondé.
William Shakespeare l’avait parfaitement résumé : « Tout le talent de la méchanceté consiste à débiter d’absurdes médisances. » La médisance, qui consiste à porter atteinte à la réputation d’une personne en son absence, n’est rien d’autre que l’arme des faibles.
Edgar Allan Poe écrivait avec justesse : « Calomnier un grand homme est, pour beaucoup de gens médiocres, le moyen le plus prompt de parvenir à leur tour à la grandeur. » La calomnie est plus grave encore, puisqu’elle ajoute le mensonge à la médisance. Or, le mensonge demeure l’une des fautes morales les plus condamnables.
Un ancien adage nous enseigne que « à chacun son métier, et les vaches seront bien gardées ». Cette sagesse populaire rappelle une vérité intemporelle : chacun devrait commencer par balayer devant sa propre porte avant de vouloir nettoyer celle des autres.
Le monde serait certainement meilleur si nous consacrions autant d’efforts à corriger nos propres défauts qu’à dénoncer ceux de notre prochain. Malheureusement, celui qui passe son temps à juger les autres finit souvent par oublier que la première personne qu’il lui appartient de transformer est elle-même.
Le monde ne change pas parce que nous condamnons les autres, mais parce que chacun commence par se transformer lui-même.
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