Le Grand Magal de Touba est un rendez-vous spirituel. Pourtant, à quelques jours de l’événement, il suffit de parcourir les marchés, les boutiques de prêt-à-porter, les ateliers de couture ou même les réseaux sociaux pour constater qu’un autre rendez-vous se prépare en parallèle : celui de l’élégance.Chaque année, c’est le même spectacle.
Les ballots de bazin se vident à une vitesse impressionnante. Au Magal, on ne choisit pas simplement un boubou. Chaque détail compte. Certains préparent leur tenue plusieurs semaines, voire plusieurs mois à l’avance. D’autres parcourent plusieurs marchés avant de trouver « le tissu parfait ». Pis, on ne se contente pas d’une seule tenue, mais de plusieurs, avec des modèles différents pour chaque jour.
Cette recherche du beau n’a rien de nouveau. Au Sénégal, l’élégance est une véritable culture. Elle fait partie de notre manière de nous présenter aux autres. On soigne son apparence pour les cérémonies familiales, les fêtes religieuses. Le Magal ne fait pas exception. Bien au contraire. Pour beaucoup, il représente l’occasion de sortir les plus belles tenues de la garde-robe ou d’en faire confectionner une spécialement pour l’événement.
Mais cette recherche du beau prend une dimension XXL avec les réseaux sociaux. À mesure que les années passent, certains donnent le sentiment que l’apparence occupe une place de plus en plus importante. Un rapide tour sur Snapchat, Facebook ou encore TikTok permet de se rendre compte de cette tendance au m’as-tu-vu. Les téléphones capturent chaque tenue sous tous les angles. Les séances photo commencent des semaines avant le Magal. Les réseaux sociaux se remplissent de vidéos où l’on présente sa tenue comme on dévoilerait une collection de haute couture.
Les utilisateurs ne se délectent plus des chants des khassaïdes, qui deviennent rapidement viraux, mais plutôt des tenues des créatrices de contenu et autres entrepreneures bien connues sur les réseaux. Certains poussent le culot jusqu’à faire un classement pour savoir qui rafle la mise. Et si vous avez la malchance de vous retrouver dernière, les spéculations commencent. « Elle n’a pas assez de moyens pour le Magal », « Ce n’est pas la richesse, mais l’élégance qui prime », « Elle a loué ses bijoux pour rien, au final ». Des commentaires qui reviennent le plus souvent sur ces publications au détriment du Magal.
Le paradoxe est frappant. L’événement célèbre l’humilité, le sacrifice, la gratitude et le souvenir de l’exil de Cheikh Ahmadou Bamba. Pourtant, certaines entrepreneures semblent davantage préoccupées par la manière de damer le pion à la concurrence en exhibant le plus beau bijou, le sac le plus cher ou encore le tissu le plus onéreux. Des parures aux étoffes, elles ne laissent rien passer et ont, tout au long de l’événement, promu des bijoux coûteux et des accessoires de luxe.
Rien n’interdit de porter une belle tenue.
L’islam lui-même encourage la propreté et une présentation soignée lors des grandes occasions. « Beg sa bopp si jamu Yàlla la bokk » (s’aimer soi-même est un acte d’adoration). Mais en toute chose, il faut de la mesure ! Il n’y a pas d’interdiction, sur le principe, à aimer se faire belle pour les occasions. En revanche, ce qui est interdit, c’est l’excès.L’Islam recommande un maximum de retenue, de pudeur et de modération. Le Magal est un moment de communion, pas de compétition. À force de vouloir être la plus élégante, on risque d’oublier le message d’un homme qui a fait de l’humilité un sacerdoce.

